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[discussions] Suite et fin des precedents

Posté par Emmanuel Lyasse le 13/8.

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Pour finir le feuilleton, voici mes quelques éléments de réponse à la
cinquième question posée par Vincent, de loin la plus difficile

5. Quel bilan pour le syndicalisme étudiant depuis la scission de 1971 ?
Qu'en est-il de ce renouveau si souvent brandi comme étendard ces derniers
temps ? 
On pourrait contester la date, qui nous place d'emblée dans la problématique
de la réunification telle qu'elle a été imposée par les uns et acceptée par
d'autres pour des raisons que j'ai déjà tenté d'analyser (voir ma réponse à
la question 3).
Elle trouve cependant sa pertinence dans sa coïncidence approximative avec
l'application de la loi Faure, première grande étape de la politique de
casse de l'Université publique. Elle était certes loin d'être parfaite
auparavant, victime de la contradiction entre la massification (que seuls
les sots, les ignares et ceux qui y ont intérêt appellent démocratisation)
conséquence après 20 ans des décisions prises par le gouvernement de la
Libération, et l'insuffisance des moyens. La politique initiée par la loi
Faure résolvait la contadiction, sans augmenter les moyens ni restreindre
l'accès, par la baisse de la qualité de l'Université. Mai 68 en avait fourni
le prétexte et des éléments de théorisation, permettant de balayer des
résistances suscitées par les tentatives antérieures (le dernier tome des
mémoires d'Alain Peyrefitte montre que ce prédécesseur d'Edgar Faure avait
déjà toutes les idées neuves d'Allègre pour changer l'Éducation nationale,
et se réjouit que 68 ait permis le début de leur application).
Elle est aussi non la date d'une scission qui n'eut pas lieu, mais  de la
création, après la fin du dernier débris issu de l'UNEF de la Libération,
des deux UNEF qui existent encore aujourd'hui. Elle convient en ce sens pour
faire le bilan non du syndicalisme étudiant, mais de ces deux UNEF là.

Pour ce qui est du syndicalisme étudiant en général, le bilan est à première
vue loin d'être brillant.
Les nombres d'adhérents revendiqués par les différentes organisations sont
ridicules par rapport au nombre d'étudiants. Il n'y a cependant pas besoin
d'y être très impliqué pour savoir qu'ils doivent être divisés par cinq ou
six pour obtenir le nombre réel d'étudiants syndiqués et conscients de
l'être en France.
En termes d'implantation, ça n'est pas brillant non plus. Pour prendre le
critère le plus simple, il y a des élus étudiants dans à peu près tous les
établissements, et presque dans tous certains au moins au nom d'une
organisation se présentant comme syndicale. Si on prend en revanche le
nombre de conseils où il en siège régulièrement, la proportion est très
faible. Si on cherche à savoir où ils interviennent réellement dans les
débats et en informent leurs mandants, on tombe très bas.
Enfin, la politique de casse s'est développée depuis la loi Faure pour
aboutir à la réforme Bayrou puis à son développement par Allègre. Si ce
dernier est tombé (pas ses réformes), ce n'est certes pas grâce aux
syndicats étudiants. Certains ont, comme nous, rejoint localement la
mobilisation des enseignants.

Pour ce qui est des deux UNEF en tant qu'organisations, c'est encore moins
brillant.
La faillite, au niveau national, de l'UNEF Renouveau, puis UNEF, parfois
UNEF-SE, est publique. Constamment dirigée par des militants communistes,
elle a subi les heurs et malheurs du Parti.  Dans les années soixante-dix,
l'UNEF appuyée sur la première force politique dans les facs, soutenant le
Programme commun, syndiquant la majorité des étudiants socialistes pouvait
prétendre avoir réussi son renouveau. Deux causes ont contribué à sa perte:
la liquéfaction de la présence communiste en milieu étudiant plus que dans
tout autre milieu, et les deux participations communistes au gouvernement.
La première l'a privée de cadres, les secondes de ligne syndicale. Sa
première faute majeure a été son soutien inconditionnel à la loi Savary,
parce qu'on croyait alors qu'un gouvernement de gauche ne pouvait que faire
une bonne loi. La mise à l'écart des communistes du gouvernement en 1984 a
été l'occasion d'un redressement de sa ligne mais non de sa force militante.
Elle a connu une sorte d'été indien dans la première moitié des années
quatre-vingt dix. La "mutation" du PC et sa participation inconditionnelle
au gouvernement de la gauche plurielle a placé sa direction devant un choix
entre changer et mourir. Elle a choisi de mourir.
L'UNEF US puis ID présente-t-elle un meilleur bilan ? Apparemment, oui. Mais
c'est une illusion. Confrontés aux mêmes difficultés ses dirigeants l'en ont
sortie en inventant le syndicalisme virtuel. Pas de militants, pas
d'implantation locale, une équipe de professionnels, des autocollants et des
affiches. Ça fait illusion, mais pour ce qui est de l'influence sur le
milieu, c'est à peu près nul. Quant à défendre les intérêts des étudiantsŠ
le voudrait-elle qu'elle n'en aurait pas les moyens. Alors, à chaque
réforme, le jeu consiste à se faire croire et tenter de faire croire aux
autres que cette réforme est une grande victoire et qu'elle a été
entièrement élaborée par l'UNEF-ID. Les camarades qui dénoncent à longueur
de journée l'U-ID comme cogestionnaire lui font beaucoup trop d'honneur:
c'est d'une honteuse parodie de cogestion qu'il s'agit (la seule chose
qu'elle cogère c'est l'organisation de la plupart des élections
universitaires).
Bref, pour résumer, 29 ans après leur création, on avait deux UNEF également
impuissantes à faire quoi que ce soit pour les étudiants dont l'une vient de
sortir de son impuissance par le suicide, l'autre s'efforce de la nier par
des mensonges de plus en plus grossiers. Sombre bilan.

Ce bilan semble cependant devoir être nuancé, d'abord par la prise en compte
du contexte. Depuis 1971 (pour garder cette date), à peu près tous les
acquis sociaux, remontant pour l'essentiel à la Libération, ont été remis en
cause: la casse de l'Université publique n'est certes pas un choix politique
isolé, mais l'application à l'enseignement supérieur d'une politique
globale. Les syndicats étudiants n'ont pas empêché cela, pas plus que
beaucoup d'autres forces dont on aurait attendu une résistance. Le problème
est global, politique.
Bien évidemment, il est idiot de chercher à décrire ce que serait
l'Université s'il n'y avait pas eu de syndicats étudiants. Mais le fait est
qu'ils ont joué un rôle au cours de ces vingt-neuf ans.
Ils ont été présents sur les facs, insuffisamment certes et de moins en
moins, sur de moins en moins de facs. Ils n'en ont pas moins permis à un
certain nombre de gens, qui n'auraient pu le faire sans eux, de débuter ou
de poursuivre des études. Exemple le plus commode, les centaines
d'inscriptions supplémentaires que nous avons obtenues ces dernières années
à Paris IV, contre l'affreux système RAVEL, cette machine à ne pas inscrire
les bacheliers en fac, doivent aussi figurer à ce bilan. Elles doivent être
mises à leur place, modeste certes, réelles cependant. De nombreux autres
exemples pourraient être cités, de même eau.
Certes, les syndicats n'ont pas empêché que, trente ans après la loi Faure,
la réforme Bayrou-Allègre vienne accomplir ses pires promesses. Mais là
aussi, localement, certains syndicats ont pu obtenir certaines atténuations,
insuffisantes et dans un nombre de facs insuffisants, mais qui n'existent
pas moins: Cédric Udrea exposait récemment sur ce forum le cas de Lyon I; à
Paris IV aussi notre action a contribué à ce que la semestrialisation ne
soit pas aussi odieuse que le prévoyait la réforme.
D'autre part, il a fallu trente ans. On peut considérer que, puisque la
réforme Bayrou reprend le contenu du projet Jospin de 92, lui-même copie du
projet Devaquet de 86, les mobilisations qui ont obtenu le retrait de ces
projets, encadrées par les syndicats (L'U-ID et l'UNEF, surtout l'U-ID
d'ailleurs en 86; en 92 l'UNEF seule, l'U-ID était pour parce que c'était
Camba, parce que c'était Jospin) n'ont servi à rien. Il n'empêche que durant
toutes ces années des étudiants ont pu étudier et achever leurs études, dans
une Université moins cassée que le prévoyaient ces projets. Cela non plus,
pour être insuffisant, n'est pas négligeable.
Plus récemment, les informations que nous avons diffusées sur la réalité des
réformes, si elles n'ont pas suffit à mobiliser nationalement, ne l'ont pas
été pour rien. Elles ont sans doute contribuer à les retarder, et en tout
cas à faire prendre conscience de la véritable nature du gouvernement
actuel. Cela me paraît au moins porteur d'avenir.

On ne peut donc prétendre que les syndicats étudiants n'ont servi à rien.
Deux problèmes se posent aujourd'hui: l'un, structurel depuis 30 ans, de
l'insuffisance de leur action par rapport à ce qui serait nécessaire,
l'autre à l'aboutissement de ces trente années, de leur survie, de la survie
en France de syndicats étudiants. Il est évident qu'on ne résoudra le
deuxième, urgent, qu'en posant le premier.
La faillite des deux structures nationales est désormais totale. Mais il
existe encore des syndicats dignes de ce nom au niveau local, qui doivent
être le ferment du renouveau. C'est le cas des AGE qui restent dans l'UNEF,
qui ont poursuivi leur travail malgré la liquéfaction de leur union
nationale. Certaines ont tenté de s'organiser pour pallier cette
liquéfaction, en particulier avec l'intersyndicale Ensemble contre les
réformes Allègre, d'autres pas. Elles constatent aujourd'hui, au-delà de
clivages périmés, mais volontairement entretenus par certains depuis des
années, leur convergence et leur volonté de travailler ensemble.
D'autres de ces syndicats ont quitté l'UNEF, depuis plus ou moins longtemps,
ou l'U-ID. Parmi eux, l'AGET-ASL et le SEUL ont participé clairement au
rassemblement syndical avec nous. Les autres ont hésité, ou refusé comme
l'AGEL-SE, voire s'y sont opposés en termes violents comme les SUD
Étudiants. 
Je ne doute pas qu'il reste dans l'U-ID des AGE correspondant à la
définition d'un syndicat étudiant digne de ce nom. J'en connais une, et n'ai
aucune raison d'exclure qu'il n'y en ait d'autres.

La première condition d'un renouveau du syndicalisme étudiant en France est
la réunion de ces forces syndicales, en tout cas du plus grand nombre
possible d'entre elles, contre ceux qui prétendent masquer leur renoncement
au syndicalisme derrière la façade d'une grande UNEF mythifiée et
mystificatrice. Elle est aujourd'hui, enfin, possible, à l'aboutissement
d'un processus de décomposition, quand tous les masques tombent.
Contrairement à ce qu'espèrent ceux qui n'en veulent pas, la diversité des
origines, des expériences et des étiquettes ne saurait y faire obstacle, ce
pour une raison simple: s'il y a beaucoup de manières de ne pas faire de
syndicalisme, il n'y en a qu'une de faire du syndicalisme. J'en ai toujours
eu la conviction. Le dialogue que nous avons entamé avec des camarades d'AGE
avec qui il n'avait pas été possible au congrès de Pantin (pour des raisons
connues) me l'a confirmé.
Cette condition, nécessaire, n'est certes pas suffisante. J'ai eu
l'occasion, au cours de ce trop long, et pourtant bien incomplet, exposé, de
souligner un certain nombre de faiblesses dont beaucoup sont aussi les
nôtres, et qu'il faudra dépasser. L'effort essentiel devra porter sur la
construction et le renouvellement d'équipes militantes sur chaque
Université, suffisamment formées par l'élaboration collective de la ligne et
du matériel de propagande, et leur coordination au niveau national. Il est
temps de se rappeler qu'il n'y a pas de syndicalisme qui ne parte du
regroupement au plus bas niveau possible d'individus décidés à s'unir pour
défendre leurs intérêts: les deux UNEF, dans leur dernière phase, ont donné
deux exemples de structures bureaucratiques qui pour l'avoir ignoré, se sont
condamnées à l'impuissance.
A ces conditions, le renouveau ne sera pas qu'un étendard commode utilisé
pour placer une direction liquidatrice face à ses contradictions en évoquant
un passé glorieux.
Ce renouveau ne ressuscitera certes pas l'UNEF telle qu'elle était au 1er
juin 2000 (Qui en voudrait, d'ailleurs ?) ni celle des années soixante-dix
(c'est peut-être plus regrettable, mais tout aussi impossible). Les
sarcasmes de certains contre "l'UNEF maintenue" montre une seule chose,
qu'ils n'ont rien compris à l'enjeu des mois à venir. C'est le syndicalisme
étudiant qu'il s'agit de maintenir et de rénover. Pour notre part, nous
sommes aujourd'hui dans la majorité réelle, et constatée, de l'UNEF mais
nous n'avons aucune position définitive a priori  sur la forme et sur le nom
de l'organisation qu'il s'agira de construire. Nous attendons de nos
interlocuteurs qu'ils n'en aient pas non plus, et partagent avec nous la
volonté de construire l'unité nationale dans le respect du travail effectué
localement.
De ceux qui sont éloignés du syndicalisme au point de prendre la pseudo UNEF
réunifiée pour un syndicat, nous n'attendons évidemment rien.

La tâche est difficile, mais elle doit être possible, puisqu'elle est
nécessaire.

EL