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Posté par Anthony Whitney le 28/1.

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Camarades

je vous joins les coordonnées des autorités tunisiennes auxquelles vous pouvez envoyer des fax ou des mails en reprenant les termes de l'appel de ce comité (ci dessous) et en rappelant que hamma Hammami et ses camarades ont été contraints à passer 4 ans dans la clandestinité après avoir été condamnés dans un procès inéquitable pour l'expression de leur opinion et leur droit à la liberté d'association, que hamma hammami a été torturé de nombreuses fois depuis 1972 dans les locaux du ministère de l'Intérieur, condamnés et emprisonnés de nombreuses fois depuis 1972 après des procès inéquitables. 

Il s'agit de demander au Président Ben Ali, à la veille du procès du 2 février de veiller à garantir
- l'intégrité physique de H.H. et de ses camarades 
- leur droit à un procès équitable
- leur droit à être défendus
- leur droit à la liberté d'expression et d'association
Vous pouvez envoyer vos appels à :
Zine el Abidine BEN ALI, Président de la république tunisienne : fax 00 216 71 74 47 21 ou 216 71 74 25 13
Abdallah KAABI, ministère de l'Intérieur : fax 00 216 71 34 08 88 Email mint@ministere.tn
Bechir TAKKAI, ministère de la Justice : fax 00 216 71 56 81 06 Email mju@ministere.tn

-----Message d'origine-----



Appel

  Pour que Hamma HAMMAMI et ses camarades 
retrouvent leurs droits à une vie normale
 Hamma Hammami, 50 ans, porte-parole du Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie (PCOT) et directeur du journal interdit “El Badil”, ainsi que ses camarades Abdeljabar Madouri et Samir Taamallah, vivent en clandestinité depuis bientôt quatre ans. Ils ont tous les trois été condamnés par contumace le 14 juillet 1999, lors d’un procès d’opinion, à 9 ans et 3 mois de prison. Par ailleurs, Ammar Amroussia vit lui aussi en clandestinité depuis plus de quatre ans, condamné pour appartenance à la même organisation. 

Tous les quatre ont été arrêtés et systématiquement torturés à plusieurs reprises et leurs familles ont été victimes, elles-aussi, de harcèlements, de mesures d'intimidations et d'agressions. Ils ont été jugés et condamnés uniquement pour l'expression de leurs opinions politiques, dans des conditions qui ne garantissaient pas les critères d'impartialité et d'indépendance d'une justice équitable, sans que leur soit assuré le droit à la défense.

Leur cas témoigne de l'absence de liberté d'opinion et d'expression dans un pays qui ne garantit pas le respect des droits humains tels qu'ils sont définis dans les conventions et textes internationaux auxquels la Tunisie a souscrit et, en particulier, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi que la Convention contre la torture, comme en témoignent les rapports de nombreuses organisations non gouvernementales, de même que ceux du Comité contre la torture des Nations Unies qui note dans les observations finales de sa vingt et unième session, en novembre 1998, à propos de la Tunisie : "Le Comité est préoccupé par le large fossé qui existe entre le droit et la pratique en ce qui concerne la protection des droits de l'Homme".

Nous, signataires du présent appel, déclarons la constitution d'un comité de soutien international en faveur de Hamma Hammami, Abdeljabar Madouri, Samir Taamallah et Ammar Amroussia. Nous réclamons l’arrêt immédiat de toutes les poursuites à leur encontre et le respect de leurs droits fondamentaux afin qu’ils puissent enfin accéder à une vie normale tant au niveau familial que civique. 

Premiers signataires : Fouad ABDELMOUMNI (Vice Président de l'AMDH, Association marocaine des droits de l'Homme), Hamida BEN SADIA (Directrice de cabinet de l'Adjointe au Maire de Paris), Abderrahim BERRADA (avocat. Maroc), Yasmine BOUDJENAH (parlementaire européenne), Nathalie BOUDJERADA (avocate. France), Anna BOZZO (universitaire. Italie), Jean Luc CIPIERE (ATTAC Rhône. France), Anne Charlotte DOMMARTIN (politologue), Hélène FLAUTRE (parlementaire européenne), Monseigneur GAILLOT, René GALLISSOT (universitaire, Président de Hourriya/Liberté, France), François GEZE (éditeur. France), Mohamed HARBI (universitaire. Algérie), Claudie et Benoît HUBERT (avocats. France), Hélène JAFFE (Présidente de l'AVRE. France), Abderrahim JAMAI (avocat, Président de l'Observatoire marocain des prisons), Alain KRIVINE (Porte Parole Ligue communiste révolutionnaire), Cécilia MALMESTROM (parlementaire européenne), Robert MENARD (Secrétaire général de Reporters sans frontières), Danielle MITTERAND (Présidente de France Libertés), Gilles PERRAULT (écrivain. France), jean François POIRIER, Marguerite ROLLINDE (Secrétaire générale de Hourriya/Liberté), Léon SCHWARTZENBERG (médecin. France), Evelyne Sire-Marin (Présidente du Syndicat de la magistrature), Simone SUSSKIND (Parlementaire européenne), Roselyne VACHETA (parlementaire européenne).

Contact : marguerite.rollinde@ras.eu.org

our plus d'infos sur Hamma Hammami, consulter le site www.maghreb-ddh.org

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Communiqué du Comité International de Soutien à H. Hammami
 Après bientôt quatre ans de clandestinité, Hamma Hammami, porte-parole du Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie (PCOT) et directeur du journal interdit “El Badil”, et ses camarades Abdeljabar Madouri, Samir Taamallah, ainsi que Ammar Amroussia (condamné pour appartenance à la même organisation dans le cadre d'un autre procès) ont décidé de sortir de leur clandestinité. Lundi 14 janvier, leurs avocats ont fait opposition au jugement rendu par défaut, le 14 juillet 1999, condamnant les trois premiers à neuf ans et trois mois de prison, avec exécution immédiate. Le tribunal de Première instance de Tunis a fixé la date du procès au samedi 2 février 2002. 

Depuis cette date, la présence policière autour du tribunal de Tunis, de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l'Homme (LTDH) et de beaucoup d'autres lieux a atteint des proportions jamais encore égalées. Le domicile de Salah Hamzaoui qui préside le comité de soutien à Hamma Hammami est encerclé par la police et personne n'a le droit d'y pénétrer. D'importantes forces de police ont systématiquement empêché le bon déroulement des premières manifestations, quand elles ne les ont pas interdites.
Face aux pressions et aux menaces qui pèsent sur Hamma Hammami et sur ses camarades, une large mobilisation se fait en Tunisie pour exiger qu'ils recouvrent leurs droits et qu'ils ne soient ni arrêtés ni incarcérés ni torturés. A l'étranger aussi un comité de soutien international à Hamma Hammami et à ses camarades s'est constitué, une pétition adressée au Président Ben Ali a réuni un très grand nombre de signatures de militant(e)s des droits humains réunis à Dublin il y a 8 jours, les initiatives des différentes ONG et les émissions dans les media se multiplient.

Nous vous appelons tous à manifester votre solidarité en signant l'appel lancé par maître Radhia Nasraoui, l'épouse de Hamma Hammami, en ligne sur le site de Reporters sans frontières http://www.rsf.org/petition/parrain/appel_hammami.html et sur le site www.maghreb-ddh.org. Vous trouverez également sur ce dernier toutes les informations concernant cette campagne, avec en particulier une série de textes écrits par lui, en prison ou en clandestinité.

Nous diffuserons, chaque jour jusqu'au procès, un de ces textes sur la liste, afin que vous compreniez tous pourquoi il faut défendre Hamma Hammami et ses camarades, Abdeljabar Madouri, Samir Taamallah et Ammar Amroussia.

Voici aujourd'hui la première partie d'un texte qui a été envoyé à RSF et à nous-mêmes dans lequel il raconte sa première arrestation en 1972, il y a trente ans déjà.

 Une nouvelle vie a commencé

"Ma première arrestation remonte au mois de février 1972. J'étais étudiant à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Tunis et je militais au sein de l'Union Générale des étudiants de Tunisie (UGET). Mon arrestation s'inscrivait dans le cadre de la répression du mouvement étudiant qui luttait pour l'autonomie de son syndicat face à un pouvoir qui domestiquait toutes les organisations de masse et leur imposait des directions qui lui étaient totalement inféodées. Les étudiants qui voulaient mettre fin à ce diktat ont organisé un congrès extraordinaire au sein du campus universitaire pour chasser une direction qui a été imposée à l'UGET quelques mois auparavant et élire une autre, démocratique et représentative. Les autorités ont réagi en arrêtant un grand nombre de militants, surtout ceux qui ont pris part à la préparation et à l'organisation du congrès, les accusant de "complot contre la sécurité de l'Etat".

Ce fût dans ce cadre là que, le soir du 9 février 1972, trois policiers en civils ont assailli, armes à la main, le studio d'un ami, où je m'étais réfugié après la fermeture de l'université sur décision du gouvernement et le début des arrestations massives au sein du mouvement étudiant et lycéen ainsi qu'au sein des milieux de la gauche tunisienne accusée d'être derrière les événements qui ont secoué l'université. Les agents de la DST n'ont ni décliné leur identité, ni présenté un mandat d'arrêt et de perquisition délivré par les autorités judiciaires. Après avoir "fouillé" le studio, ils m'ont directement conduit, menottes aux mains, au siège de la police politique se trouvant au cœur  du ministère de l'Intérieur. En cours de route, j'ai eu droit à des gifles, des coups de poing et des crachats sur la figure, des insultes et des menaces de mort. J'étais traité "d'ingrat envers Bourguiba" qui m'avait offert, selon leurs dires, l'occasion de m'instruire et de "devenir un homme", sinon j'aurais pu être encore à la campagne, errant avec mon bâton derrière un troupeau de brebis ou de chèvres.

Dès notre arrivée au ministère de l'Intérieur, les trois agents qui m'avaient arrêté m'ont confié à un autre groupe d'agents qui m'ont enfermé dans une cellule où il n'y avait rien : ni lit, ni eau, ni toilettes. J'ai passé la nuit assis sur le sol. Des agents venaient m'inspecter et par la même occasion me couvrir d'injures, me donner des coups de poing, des coups de pied et me promettre "un séjour mémorable". Le lendemain matin, les interrogatoires ont débuté. Les policiers, Hassen Abid, Moncef ben Gbila, Mohsen ben Abdelssalem, Mohamed Rezgui et Mohamed ben Henda, voulaient me faire avouer que j'avais participé à un "complot communiste, baâhtiste, sioniste". Et c'était à moi de leur donner les "détails" de ce fameux complot. Ayant trouvé dans ma chambre à la cité universitaire les écrits de Che Guevara et la composition du cocktail molotov écrite sur un papier, il n'y avait pas de doute pour eux que je représentais "le chef de l'aile militaire des comploteurs".

Pendant cinq jours, du 9 au 14 février 1972, j'ai été quotidiennement torturé pendant de longues heures. Alors que j'étais totalement déshabillé, Mohamed Rezgui, Mohamed ben Henda et un troisième agent qui a participé à mon arrestation m'enchaînaient les deux mains au niveau du poignet avec une corde, me passaient les deux genoux entre les deux bras puis passaient un gros bâton sous le creux de mes genoux et sur mes bras au niveau des coudes et me plaçaient entre deux tables. C'était la position du "poulet rôti". L'un des trois tortionnaires se plaçait derrière ma tête et prenait le bout de la corde qui enchaînait mes deux mains et me faisait balancer entre les deux tables pendant quelques minutes pour provoquer des vertiges. Puis Mohamed Rezgui me tabassait sur les plantes des pieds, les fesses, le dos, bref, sur tout le corps en utilisant un bâton, un tuyau ou un nerf de bœuf. Le tabassage était généralement accompagné de crachats sur la figure, de coups sur la tête, d'arrachements de cheveux, de versement d'eau dans la bouche et dans les narines, d'insultes, de menaces de viol et de mort. Alors que j'étais dans cet état, Moncef ben Gbila, qui dirigeait l'interrogatoire, me posait des questions ou plutôt voulait me forcer à reconnaître que j'avais comploté contre la sécurité de l'Etat en connivence avec des "forces étrangères" ! De temps en temps, on me détachait et on me forçait à marcher. On me tabassait sur le dos avec un tuyau ou une cravache pour me faire bouger. En même temps, l'un des tortionnaires versait de l'eau froide sur mes pieds. On disait que cela remettait les pieds en état de sentir la douleur des coups qu'on leur assénait.

Ce genre de torture se répétait quotidiennement en raison de trois ou quatre séances par jour. Chaque séance durait entre une heure et demie et deux heures. Hassen Abid venait inspecter pour voir l'évolution de l'interrogatoire et donner l'ordre de continuer ou d'arrêter la torture. Parfois, il prenait lui-même part à la torture. Il me donnait des coups de poing sur la figure, me tirait violemment par les cheveux ou il prenait carrément un bâton ou un tuyau et me tabassait sur les plantes des pieds avec une violence inouïe. "Pas de pitié avec les canailles" répétait-il à chaque fois qu'il passait. Après chaque séance de torture, on me ramenait dans ma cellule en me forçant à marcher ou en me transportant entre les deux bras, car parfois même en me tabassant, je n'arrivais pas à bouger de ma place. Je restais à terre. Dans ma cellule, on me forçait souvent à rester debout les mains en l'air en levant une jambe. Parfois, on me forçait aussi à m'asseoir sur les genoux, les mains en l'air. Je dois reconnaître que dès les premières séances de torture, je ne pouvais plus marcher sur mes pieds, me tenir debout ou même dormir à cause des douleurs que je sentais partout. En plus, j'ai subi un grand choc. C'était la première fois que je tombais entre les mains de la police en général et de la police politique en particulier. Je n'ai jamais pensé que les choses se passaient avec une telle sauvagerie. Outre les douleurs physiques que provoquaient la torture, c'est la dignité de la victime qui était visée en premier lieu. Sa destruction morale prime même sur sa destruction physique.

Au cours des interrogatoires que j'ai subis, mes tortionnaires ne voulaient m'entendre parler ni du mouvement étudiant, ni de l'UGET, ni des libertés syndicales, ni de la démocratie. Ils voulaient que je reconnaisse avoir participé à "un complot contre l'Etat". La seule fois où ils m'avaient laissé parler du Congrès extraordinaire et de l'aspiration des étudiants à une vie démocratique, c'était au cours du premier jour et c'était aussi pour me tourner en ridicule. A mon discours naïf sur la démocratie, ils ont répondu qu'ils étaient "très convaincus" par ce discours car eux-mêmes sont "très attachés" aux principes démocratiques et surtout au principe de la "liberté de choix" car il est absurde d'imposer à quelqu'un quelque chose qu'il n'a pas choisi librement. Et pour me donner la preuve de leur "conviction démocratique", l'un d'eux s'est éclipsé pendant une minute puis est revenu avec un grand sac. Il vida son contenu sur une table : des bâtons, des tuyaux, des nerfs de bœuf, des matraques, des fils et tas d'autres "trucs" échouèrent sur la table. L'agent me dit : "Voilà, on te donne, monsieur le démocrate, la liberté de choisir le truc avec lequel on va te baiser, Ici aussi, nous sommes des démocrates". Ses collègues éclatèrent de rire. Stupéfait, je n'ai pu répondre. Il me dit de nouveau : "Apparemment, tu as l'embarras du choix, on va te les faire goûter tous, par esprit de justice, comme ça tu ne nous en voudras pas". Deux ou trois agents se jetèrent sur moi, me déshabillèrent et me mirent en position du "poulet rôti". J'ai tout de suite compris ou plutôt réalisé le seul domaine où une dictature fasciste peut accorder à ses "sujets" la liberté de choisir. "Choisis le truc avec lequel on va te baiser" : cette phrase résonne jusqu'à maintenant dans ma tête. Souvent en me rappelant, j'éclate de rire : je n'arrive pas à distinguer le côté "comédie" du côté "drame" de cette scène. Moi-même, lorsque le tortionnaire m'avait adressé ces paroles, j'étais déchiré entre "éclater de rire" et "éclater en sanglots".

Devant mon refus de reconnaître ce que mes tortionnaires voulaient m'imposer, j'ai été transféré, le 14 février 1972 au soir, dans une ferme secrète située dans la localité de Nâasan, à douze kilomètres de Tunis (sur la route du centre d'eau thermique de Jebel Oust). Cette ferme servait de centre de torture et de détention au secret pour la police politique tunisienne. On m'a attaché les deux mains derrière le dos par une corde et on m'a mis la tête dans un sac qui sert habituellement à mettre du blé pour que je ne puisse rien voir. Avant de me pousser à l'intérieur du fourgon cellulaire qui allait me transporter, Hedi Kacem, l'un des tortionnaires les plus redoutés de l'époque, me dit : "Monte fils de putain. Ta mère ne te reverra plus". J'ai sérieusement pensé qu'ils allaient se débarrasser de moi. Le cauchemar que je vivais depuis mon arrestation ne pouvait que renforcer un tel sentiment. Pour moi, ils étaient capables de tout. La route a duré plus d'une demi-heure. C'était la nuit et en plus ma tête était couverte, je ne distinguais rien. A un moment, le fourgon cellulaire s'arrêta. La porte de derrière s'ouvrit et deux agents me prirent par les bras, me descendirent et me transférèrent dans une petite voiture. Après quelques minutes, nous arrivâmes à la ferme. Le sac ne m'a été enlevé qu'une fois conduit dans un des sous-sols de cette ferme. Je me trouvais devant un nombre impressionnant de policiers en civil. Parmi eux, il y avait le chef de la DST, Youssef Allouche, un homme assez âgé, et un haut responsable du ministère de l'Intérieur, un dénommé "Mokrani". Ce dernier me résuma le but de mon transfert dans ce lieu secret : "Tu ne quitteras ce lieu qu'après avoir tout avoué, sinon tu seras enterré ici même. Personne ne nous demandera de comptes. C'est nous qui décidons de ta vie et de ta mort". Il ajouta : "Maintenant que des voitures de la police ont été attaquées par des cocktails molotov, il ne reste plus de doute que tu es le responsable de la branche militaire du complot". Evidemment, c'était du bluff parce qu'il n'y a eu aucun usage de cocktails molotov ou d'aucune autre forme de violence. Mais pour justifier la campagne d'arrestations massives, la violence policière et la fermeture de l'université et de plusieurs lycées, le pouvoir a crié au complot fomenté par des "communistes, bâahtistes et sionistes". La police politique devait alors inventer le complot et fabriquer les dossiers nécessaires.

Dès la sortie des hauts responsables de la DST et du ministère de l'Intérieur, on me déshabilla et on me conduisit à une salle au rez-de-chaussée où deux tables étaient déjà installées. Mes tortionnaires m'ont fait subir les mêmes supplices que j'ai subis au ministère de l'Intérieur, surtout la méthode du "poulet rôti", mais avec plus de cruauté. Les séances de torture duraient plus longtemps. J'étais torturé de jour comme de nuit. Cependant, je n'avais rien à leur avouer. Je refusais catégoriquement de reconnaître des choses qui n'ont jamais eu lieu. Pour moi, c'était une honte. Non seulement je me reprocherais des choses que je n'ai jamais faîtes, mais je souillerais aussi le mouvement étudiant qui luttait pour des revendications légitimes. Ainsi, j'étais contraint de résister à la torture, ce qui irritait mes tortionnaires et les rendait plus cruels. Outre la torture physique, ils me privaient de nourriture et d'eau. Au lieu de me donner à boire, ils me versaient de l'eau sur le visage. Chaque fois qu'ils me trouvaient allongé par terre entre deux séances de torture, ils me forçaient à rester debout presque nu en plein hiver. Chaque fois que Hassen Abid passait pour inspecter les lieux, il prenait part à la torture. En plus, il ordonnait à ses sbires d'être plus sauvages et plus cruels avec moi.

Le 19 février au matin, trois agents sont venus me chercher dans ma cellule. Au lieu de m'emmener à la salle de torture, ils se sont dirigés vers un coin de cette ferme et m'ont fait entrer dans une petite cour non goudronnée. Il y avait, nous attendant, un tortionnaire de renom, Hedi Kacem, devant une petite fosse ressemblant à une tombe fraîchement creusée. Il donna l'ordre aux agents de m'enchaîner les deux mains derrière le dos avec une corde. Puis il chargea devant mes yeux son révolver et me demanda de réciter la Chahada avanrt de quitter la vie d'ici-bas et rejoindre la vie de l'au-delà où j'aurai, selon ses dires, le châtiment de Dieu après avoir reçu le châtiment de Hedi Kacem. Ce dernier ordonna à ses sbires de me bander les yeux et il me colla le canon de son révolver sur la tête et fit semblant de tirer. Puis il ôta son révolver en disant aux agents qui me tenaient par les bras : "Vous savez qu'il ne mérite même pas la mortŠ. Peut-être que lui-même espère mourir pour échapper à nos supplices. Nous torturons mais nous ne tuons pas. Nous perpétuons la douleur, mais nous ne lui donnons pas la chance de mourir, de se soulager". Et il me prit par les cheveux, m'assomma d'un coup de poing en pleine figure et me poussa dans la fosse qu'ils avaient creusée pour simuler la scène d'exécution. Je suis tombé sur la figure, les mains liées derrière le dos et les yeux bandés. Il poussa avec ses pieds la terre et cria : "Enterrez ce fils de putain vifŠ Enterrez-le", et il s'en alla. Les trois agents me soulevèrent et m'emmenèrent à ma cellule où ils me jetèrent par terre les mains enchaînées.

J'ai passé toute la journée dans cet état. J'essayais de comprendre ce qui m'arrivait. Parfois, je trouvais la situation absurde. Je me demandais si le fait d'avoir participé à un mouvement qui revendiquait l'autonomie de son syndicat, ce qui était pour moi quelque chose des plus légitimes et des plus logiques, méritait tout cela. Mais en même temps, je commençais à saisir toute l'importance d'une telle revendication dans un pays comme le nôtre et toute la peur qu'elle provoquait chez le pouvoir, car elle menaçait tout un édifice bâti sur le mensonge et la duperie. En effet, le mouvement étudiant, revendiquant l'autonomie, provoqua une grande fissure au sein du système du parti unique basé sur le slogan fallacieux de l'"unité nationale" et ouvrit la voie à d'autres secteurs, surtout les travailleurs pour faire de même. C'est ce qui expliquait pour moi toute la cruauté avec laquelle nous étions, nous les militants du mouvements étudiant, traités. Depuis mon arrivée à cette ferme de Nâasan, je ne cessais d'entendre les cris des suppliciés. Je n'avais même pas la possibilité de fermer mes oreilles. C'était pire que la torture physique elle-même. Chaque cri me perçait la tête, se propageait dans mon corps comme des ondes électriques. A chaque cri, mon corps et surtout mes plantes de pied frissonnaient comme si c'était moi-même qui recevait les coups. Inconsciemment, je faisais les mêmes gestes que je faisais sous la torture. Je me tordais les pieds et les jambes pour éviter les coups. J'avais même envie de crier moi aussi parce que cela m'aidait à oublier les cris des autres. J'ai découvert qu'en matière de torture, être un acteur actif, c'est-à-dire vivre physiquement la torture, est moins pénible que de l'entendre ou de la voir. L'attente, les angoisses et les traumatismes qu'elle crée sont incommensurables.

Vers la fin de l'après-midi, l'agent qui me surveillait, Hassen Saidane, me demanda de me lever et de le suivre. Il me conduisit à un bureau où nous avons retrouvé Moncef ben Gbila et Mohsen ben Abdessalam, le secrétaire de police. Ils se sont finalement résignés à enregistrer dans le procès verbal les faits qui avaient trait à mes activités syndicales au sein de l'UGET et à ma participation à l'organisation du Congrès extraordinaire de ce syndicat. Quant aux textes militaires de Che Guevara, ils ont noté que je les ai achetés "non pour appliquer ce qu'il y avait dedans, mais juste pour les lire". Enfin, ils ont aussi noté que la fameuse composition du cocktail molotov n'était qu'une simple note de lecture que j'ai tirée d'un récit autobiographique d'un révolutionnaire latino-américain. Le soir, on m'a de nouveau mis les menottes et un sac noir sur la tête. J'ai été conduit au pavillon cellulaire (pavillon E) de la prison civile de Tunis. J'étais incarcéré seul dans la cellule numéro 14. Il n'y avait ni eau, ni toilettes, ni lit mais tout simplement un broc en métal plein d'eau (environ un litre), une "kasria" très sale pour faire mes besoins, un paillasson par terre et une couverture grise, sale et puante.

J'ai passé un mois totalement seul dans la cellule 14. Je ne recevais ni visite de ma famille, ni visite d'avocats, ni couffins, ni vêtements pour me changer. Le gardien m'avait dit que j'étais là "pour le compte de la police". Je dois signaler que j'ai été transféré directement à la prison sans passer par un juge. Je passais tout le temps enfermé dans ma cellule. Je ne la quittais que pour quelques minutes, le matin et l'après-midi. Je remplissais le broc d'eau et je versais le contenu de la kasria dans les toilettes situées au fond du couloir puis j'allais dans la cour pour passer le temps de la promenade qui m'était réservée. A peine cinq ou six minutes. Le gardien s'installait près de l'entrée pour me surveiller. Le premier jour, je lui ai demandé l'heure. Il m'a répondu sèchement : "C'est interdit". J'ai essayé de faire quelques mouvements sur place, il m'a assommé : "C'est interdit. Marche et c'est tout". J'ai trouvé devant moi une chaussette bourrée de papiers et transformé en ballon, j'ai shooté dedans, il a crié : "Ne fais pas ça, c'est interdit !". Je lui ai répliqué que je ne faisais rien d'interdit. Il m'a tout bonnement répondu : "Ici, tout moyen de distraction est interdit", et il m'a ordonné de regagner ma cellule. Dans le couloir, j'ai croisé un détenu qui faisait la corvée, je l'ai salué avec ma naïveté paysanne. Il ne m'a même pas regardé. Le gardien m'assomma un coup sur la nuque, avec sa grande main, en me rappelant qu'"il est interdit de parler à quiconque". Evidemment, dans ma cellule, je n'avais ni stylo, ni papiers à écrire, ni livres, ni radio, ni journaux. Tout était interdit. Le matin, on ne servait pas de petit déjeuner. Les deux plats servis dans des gamelles à midi et le soir étaient immangeables. Tout le temps, j'avais faim et froid. Le soir, je ne pouvais pas dormir à cause de la faim et du froid. Pendant le mois que j'ai passé en prison, j'ai reçu à deux reprises la visite du tortionnaire en chef, Hassen Abid. Il venait pour m'interroger à propos de lettres personnelles. L'une de ces lettres m'a été écrite par une amie qui étudiait à la même faculté que moi. Dans cette lettre, elle plaisantait en me disant qu'elle écrivait sur "une feuille rouge, la couleur de ton parti" (elle faisait allusion à mes idées de gauche). Or, le père de cette étudiante n'était autre que le directeur de la Sûreté nationale. Elle ne m'en avait jamais parlé car elle était tout le temps en désaccord avec lui. Elle prenait part aux assemblées générales et aux différentes manifestations estudiantines. Hassen Abid croyait trouver un trésor en mettant les mains sur cette lettre. Il voulait savoir si je connaissais le père et s'il était au courant de mes activités "subversives". En plus, cette lettre était pour lui "la preuve irréfutable" que j'appartenais à un parti clandestin, un parti rouge. Evidemment, j'ai nié toutes ces allégations. Une seule fois j'ai été ramené aux locaux de la DST pour une confrontation avec un militant de l'UGET qui a avoué que nous étions "tous les deux chargés du contact avec le mouvement lycéen pour élargir la contestation". Cette fois-ci, je n'ai pas été torturé. J'ai passé juste deux ou trois heures dans les locaux du ministère de l'Intérieur et reconduit à la prison.

Le 18 mars 1972, des agents de la DST sont venus me chercher. Ils m'ont emmené devant le juge d'instruction, Othman Oueslati. Il m'a demandé mon identité, la date et le lieu de ma naissance, ma profession et mon adresse et il a dicté quelques phrases à son greffier signifiant que le dossier a été classé et que j'étais, par conséquent, remis en liberté. Il ne m'a interrogé sur aucun crime. Il ne m'a même pas posé une seule des questions posées à la police politique et pour lesquelles j'avais été sauvagement torturé, au point que j'ai senti à plusieurs reprises que j'étais foutu et que je n'allais plus quitter la prison. Tout paraissait absurde. Je n'arrivais pas à réaliser ce qui se passait, surtout que je n'avais aucune expérience politique et que personne dans le mouvement étudiant ne m'a parlé de son expérience avec la police politique ou en prison. En ce moment absurde, il m'est apparu qu'il n'y a pas plus facile que de jouer avec le destin d'un être humain. La facilité avec laquelle j'étais accusé de complot était la même avec laquelle j'avais été enlevé.

Avant d'être libéré, les agents de la DST m'ont transporté au ministère de l'Intérieur. Là, j'ai trouvé certains de mes camarades du mouvement étudiant. On se croyait tous sortis de l'enfer. Chacun a raconté ce qui lui était arrivé. Ce qu'on a le plus retenu, ce sont les anecdotes. Dans cette ambiance chaleureuse, on a très vite oublié nos douleurs et les séquelles de la torture qu'on portait encore sur nos corps. En fin d'après-midi, la porte de la geôle s'est ouverte et nous étions libérés. En sortant, j'ai su que le pouvoir avait été contraint, sous la pression à l'intérieur et à l'extérieur du pays, de libérer tous les détenus et de classer l'affaire. Seuls des militants appartenant à des organisations marxistes et nationalistes arabes clandestines ont été gardés. Leur libération a été ajournée de quelques semaines.

Au mois d'avril 1972, l'université a rouvert ses portes. Bourguiba a cédé à la pression de l'opinion publique. Ainsi, la vie estudiantine a repris son cours normal. Le mouvement de février 1972 est resté l'un des moments les plus forts de l'histoire du mouvement de la jeunesse tunisienne. Il a scellé la rupture entre cette jeunesse et le régime de Bourguiba. Chaque année, les étudiants le fêtent. Ce mouvement a eu sur ma vie, à moi, de très grandes répercussions. En effet, ma vie n'a pas repris son cours normal après ma libération. De fait, j'ai commencé une nouvelle vie. Mes "deux vies", celle d'avant mon arrestation, et celle d'après, ont été séparées. Profondément séparées. C'était la police politique ou plutôt la dictature de Bourguiba qui a tissé volontairement, ou involontairement, cette séparation. Sur le plan physique, je ne suis plus le même. Maintenant, je porte des traces immuables sur mon corps. Juste avant mon arrestation, j'ai commencé à m'entraîner avec l'équipe nationale d'athlétisme. Quelques mois auparavant, j'avais pulvérisé avec mes trois coéquipiers le record universitaire et scolaire des 4 x 100 mètres. Je pratiquais aussi mon sport préféré dans l'un des clubs les plus prestigieux de la capitale. Maintenant, c'est-à-dire après mon arrestation et ma libération, je ne peux plus reprendre ma vie sportive. Un coup que j'ai reçu sur la nuque - assigné par le parapluie de Fredy Gsouma, un commissaire de la DST - m'a provoqué une certaine faiblesse au niveau de toute la partie gauche de mon corps avec des douleurs chroniques. Ma jambe gauche ne peut plus me servir d'appui comme avant, ni en saut en longueur, ni en course de vitesse. Sur le plan mental, les rêves du fils de paysan pauvre qui voulait réussir dans sa vie professionnelle, sortir sa famille de la misère, la rehausser dans le village et la rendre fière du fils pour lequel elle a tout sacrifié pour qu'il aille avec son frère aîné à l'école, ces rêves ont été enterrés au ministère de l'Intérieur, à la ferme secrète de Nâasan et à la cellule 14 du pavillon E. En effet, ma vie a pris un autre sens, au sens concret et au sens figuré. La consacrer à combattre l'injustice et l'arbitraire qui ne sont plus pour moi des notions abstraites, mais des réalités concrètes dont mon corps, mon psychisme et ma conscience portent les stigmates. Si je dois acquérir plus de savoir et de connaissances, ce ne sera pas seulement pour obtenir encore de bons résultats scolaires mais aussi et surtout pour comprendre profondément la société dans laquelle je vis, les causes de l'injustice et de l'arbitraire qui caractérisent le système politique, les intérêts qu'ils servent, les moyens pour lui faire face, etc. Je devais en outre chercher les gens, hommes et femmes, qui portent les mêmes aspirations que moi pour joindre mes efforts aux leurs afin de changer la situation. Je n'avais plus peur d'être de nouveau arrêté, torturé ou emprisonné. Lors de mon séjour à la police politique, j'ai manifesté, surtout au début, certains signes de peur devant mes tortionnaires. Cela n'a servi à rien. Au contraire, ma peur les encourageait à aller plus loin avec l'espoir de m'extorquer des aveux. Je ne leur faisais pas pitié mais au contraire, les manifestations de peur et de souffrances provoquaient leurs moqueries et les rendaient plus arrogants. Bref, la leçon que j'ai tirée est que la peur et la dignité ne vont pas de pair. Dans cette vie, celui qui a peur ne peut aspirer à rien par contre celui qui n'a pas peur peut faire ce qu'il veut. La peur ne peut nous épargner ni la souffrance, ni la mort. Cependant, elle peut nous empêcher de jouir de notre vie et de lui donner, en tant qu'être humain, le sens qu'on veut. Ainsi, la peur, je l'ai laissée derrière moi. Quant à mes parents, ils ne doivent plus tirer leur fierté de ma bonne scolarité ou de l'aide matérielle que je devrais leur procurer après l'obtention de mon diplôme, mais du fait que l'enfant à qui ils ont donné la vie, qu'ils ont envoyé à l'école et instruit, a consacré sa vie à la défense de sa dignité et de la dignité de tous les gens faibles et pauvres, de tous les semblables à ses parents et aux habitants de son village. C'est une vie pleine de difficultés et de souffrance mais y a-t-il une dignité qui ne se fonde sur la douleur comme disait l'un des personnages du célèbre roman d'André Malraux, "La condition humaine" ? Et comme si c'était pour m'aider à me séparer définitivement de ma vie précédente, la police politique m'a confisqué tout mon passé : les quelques photos d'enfance, mes bulletins de note au lycée, mes meilleurs dissertations de littérature arabe et de philosophie, les poèmes que j'ai écrits depuis l'âge de 13 ans et qui étaient rassemblés dans des cahiers, les contes et quelques lettres d'amour que j'ai conservées de la fille que j'ai aimée au lycée, mon certificat de baccalauréat, ma carte d'étudiant, mon passeport, bref tout ce que j'ai pu rassembler et garder depuis mon enfance et que je mettais dans une petite valise dans ma chambre à la cité universitaire. Lorsque je suis revenu à la DST, après ma libération, pour avoir revendiquer mes affaires, j'ai failli être à nouveau tabassé : "On ne rend rien ici. Estime-toi heureux que tu es encore vivant, fils de pute", m'a dit Hassen Abid en présence d'autres agents. Finalement, en quittant la DST, le 18 mars 1972, je n'avais rien sur moi qui atteste qui j'étais et ce que j'étais. Au fond, mon ancienne identité, je m'en suis séparée. Je suis sorti avec une nouvelle dont j'étais fier. Mes tortionnaires m'ont aidé, sans le vouloir, à prendre le chemin de la dignité, à ouvrir les yeux sur les problèmes de la Tunisie et à donner un sens à ma vie. Depuis, je n'ai ni regretté le choix que j'ai fait, ni abandonné le chemin que j'ai pris. Au contraire, chaque jour qui passe ne fait que renforcer ma conviction de la justesse de mon choix."

Hamma Hammami (janvier 2002)

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  Nous vous appelons tous à manifester votre solidarité en signant l'appel lancé par maître Radhia Nasraoui, l'épouse de Hamma Hammami, en ligne sur le site de Reporters sans frontières http://www.rsf.org/petition/parrain/appel_hammami.html et sur le site www.maghreb-ddh.org. Vous trouverez également sur ce dernier toutes les informations concernant cette campagne, avec en particulier une série de textes écrits par lui, en prison ou en clandestinité;
Vous trouverez ci-joint une partie de la traduction de son interview, en août 2001, à la télévision tunisienne qui émet depuis Londres, Mustakillah? C'est sur cette même chaîne qu'il a annoncé dimanche 20 janvier 2002 sa décision et celle de ses camarades Abdeljabar Madouri, Samir Taamallah, ainsi que Ammar Amroussia (condamné pour appartenance à la même organisation dans le cadre d'un autre procès) à sortir de la clandestinité.

  
Interview de M. Hamma HAMMAMI avec la chaîne de télévision "Al-Mustaqilla" (1ère partie)

 Le journaliste : Hamma Hammami, vous vivez dans la clandestinité depuis trois ans et demi, pourquoi ce choix ?

 Hamma : En réalité je ne suis pas le seul qui vit en clandestinité, j'ai d'autres camarades qui vivent aussi depuis un certain temps dans les mêmes conditions que moi, Abdeljabbar Madouri depuis novembre 1997, Ammar Amroussia et Samir Taamallah depuis février 1998, Nous sommes tous poursuivis par la police et la justice tunisiennes.

Ce que je veux mentionner c'est qu'on n'a pas choisi de vivre en clandestinité, on nous l'a imposé, c'est la situation de notre pays qui nous pousse à un tel choix. Certains disent que telle personne ou tel groupe sont en fuite. La vérité c'est que nous ne sommes pas en fuite, nous sommes obligés de vivre comme ça pour continuer à militer, les militants qui vivent en clandestinité ne sont pas en fuite, ils sont en pleine action de militantisme, et ce n'est pas non plus la peur qui nous pousse à choisir la clandestinité, on connaît la police, nous avons été arrêtés plusieurs fois et torturés maintes fois, aussi on n'a pas peur de la prison, on connaît les geôles de l'intérieur.

Le choix de la clandestinité a été fait pour continuer à militer à côté de nos camarades du Parti Communiste des Ouvriers Tunisiens (PCOT) et à côté des forces démocratiques en Tunisie.

Le pouvoir tunisien veut mettre tout le monde devant le fait accompli, et ne laisse le choix qu'entre se taire ou aller en prison ou – dans le meilleur des cas - vivre en exil, nous avons refusé de vivre en exil, nous avons aussi refusé de nous taire en préférant militer pour la liberté, la démocratie et la justice sociale .

Quand je dis qu'on vit dans la clandestinité, cela ne veut pas dire qu'on est coupé du monde dans un endroit clos sans pouvoir sortir, ni bouger, ni militer. Nous sortons, nous voyageons et nous participons à la lutte à côté de nos camarades et à côté des forces démocratiques et progressistes de notre pays. Mais, normalement, on fait très attention, car nous savons que le pays est très quadrillé par la police, par les Comités de quartiers, les sections et les collaborateurs du Parti au pouvoir. Malgré tout ça, nous continuons la lutte selon la situation qui nous convient.

 Le journaliste : M. Hammami, les autorités vous accusent d'être un hors la loi. Qu'est-ce que vous répondez à cette accusation ?

 Hamma : Cette accusation est vide de sens, nous ne sommes pas des hors la loi, c'est l'Etat qui est hors la loi, c'est lui qui nous prive de notre droit à s'exprimer, il nous prive aussi de notre droit légitime à s'organiser. 

Le journaliste : Mais l'autorité répète que ce sont là des lois du pays et qu'il faut les respecter !

 Hamma : Qu'est-ce que ces lois que nous avons refusé de respecter et auxquelles nous ne nous sommes pas soumis ? Ce sont les lois concernant les associations, les syndicats et les partis et la loi de 1959 concernant la presse, ces lois privent le Tunisien de son droit à s'organiser dans des associations, dans des syndicats ou dans des partis, elles privent le citoyen de son droit légitime d'expression et le punit quand il ose le réclamer. Ce sont des lois injustes et non démocratiques. On n'a pas enfreint des lois concernant le code de la route, le vol ou la drogue, les lois qu'on a refusées sont des lois anti-démocratiques, injustes, qui ligotent les libertés individuelles et collectives, nous considérons la non soumission et le non respect à ces droits comme un droit légitime.

Le jeu est ancien et connu comme le sont les régimes dictatoriaux. Hitler, par exemple, avait des lois, Mussolini avait des lois, l'ex-pouvoir d'apartheid d'Afrique du Sud avait des lois, le régime sioniste de Sharon a aussi des lois. Est-ce que ce sont des lois justes ? Non, et cela ne fait absolument pas de ces Etats des  Etats de droit, et le fait de fabriquer des lois ne change pas la nature d'un Etat pour qu'il devienne un Etat de droit.

L'Etat de droit exige que les lois soient votées par un Parlement élu démocratiquement, il exige aussi que ces lois garantissent les libertés individuelles et collectives, il nécessite enfin que tous les citoyens – gouvernants et gouvernés - soient égaux devant la loi. Comme il exige aussi l'existence d'un appareil judiciaire indépendant qui oblige tous les citoyens – gouvernants et gouvernés - à respecter la loi.

C'est un vieux jeu connu depuis longtemps, un jeu des pouvoirs autoritaires de promulguer des lois qui privent les citoyens de leurs droits, de leurs libertés et de demander aux mêmes citoyens de se soumettre à ces lois injustes sous peine d'être déclarés comme hors-la- loi.

C'est ça l'État de droit ? l'État démocratique ?

Nous en Tunisie, on n'a pas d'État de droit ; les lois chez nous sont issues d'un Parlement illégitime, elles ne garantissent ni les droits ni les libertés, mais interdisent et punissent les citoyens qui veulent jouir des libertés.

Les citoyens en Tunisie ne sont pas égaux devant la loi, ces lois ne s'appliquent pas à ceux qui sont proches du pouvoir, mais les opposants sont toujours victimes des foudres de ces mêmes lois injustes et qui ont été votées d'une façon non démocratique.

Enfin en Tunisie, on n'a pas de système judiciaire indépendant qui protège les gens, l'appareil judiciaire chez nous est une administration qui dépend totalement du pouvoir exécutif, est surtout aux ordres de la police, et sur cette base nous affirmons que notre position de ne pas se soumettre aux lois injustes ne signifie pas que nous sommes contre  la loi d'une façon systématique ; nous acceptons les lois justes, mais nous luttons avec toutes nos forces contre les lois injustes et non démocratiques ; nous sommes pour un État de droit et contre l'État arbitraire et de non droit et nous considérons que notre position est progressiste et civilisée, nous pensons que la soumission aux lois injustes est une attitude d'esclaves, que l'État autoritaire en Tunisie essaie de cultiver dans les têtes de tous les citoyens. Il veut que le Tunisien en arrive à considérer que le bon citoyen est celui qui renonce à tous ses droits et libertés en faveur de l'État autoritaire, et ça nous l'avons refusé et rejeté.

Le journaliste : Vous avez été torturé et emprisonné sous le régime de Ben Ali, quel commentaire feriez-vous à propos des informations diffusées par les services du pouvoir et qui stipulent que la torture n'existe pas en Tunisie et que les conditions d'incarcération sont normales et conformes aux exigences des chartes internationales.

 Hamma Hammami : Je ne suis pas d'accord avec les analyses prétendant une ouverture du régime en ce moment. La ligne permanente ici est la répression qui passe d'une étape à une autre beaucoup plus dangereuse ; et pour comprendre les causes de cette politique répressive, j'invoquerai trois éléments :

Le premier élément est lié à la nature dictatoriale du régime de Ben Ali. Le régime du 7 novembre est un régime qui n'accepte en aucun cas la démocratie. Le parti au pouvoir gouverne depuis plus de 40 ans, c'est un parti qui s'est habitué à la spoliation du pouvoir et à la monopolisation du domaine public et il ne peut se transformer aujourd'hui en un parti démocratique qui accepte la liberté, le pluralisme et l'alternance. Mais, en plus de ça, il y a la responsabilité personnelle du Président de ce parti, Ben Ali qui, lui-même, s'est emparé du pouvoir le lendemain du coup de main du 7 novembre 1987.

Ben Ali ne peut pas porter un projet démocratique, l'histoire de cet homme est liée à une seule chose : la répression, et je le dis d'une façon claire et nette. Ben Ali était l'outil de la répression de Bourguiba contre le mouvement syndical en janvier 1977, et lorsque Bourguiba a voulu en 1982 appliquer ce qu'il a lui-même appelé "la politique d'ouverture", il a éloigné Ben Ali parce qu'il n'était pas l'homme de la situation, et quand l'ancien Président a voulu revenir à la politique répressive après les émeutes de la faim de 1984, il a appelé de nouveau Ben Ali à son service, et c'est ce dernier qui, en 1985, a mené l'attaque pour l'élimination du mouvement syndical tunisien, comme il a mené en 1986 la répression contre le mouvement étudiant en essayant de l'éliminer lui aussi, et c'est lui encore qui a organisé la répression sanglante contre les partis et mouvements politiques en 1987, et de ce fait il ne peut jamais porter un projet démocratique.

Le deuxième élément : ce sont les intérêts constitués sous le pouvoir de Ben Ali et autour de sa personne par une minorité que je peux qualifier de minorité mafieuse parvenue à accumuler d'énormes richesses de manière illégale et essentiellement par la corruption, et cette minorité n'acceptera jamais la démocratisation de la vie politique en Tunisie.

S'il arrive que la presse et le système judiciaire deviennent indépendants et s'il arrive que les élections soient libres et démocratiques, cette minorité sera menacée dans ses intérêts, car elle devra donner des comptes sur les sources de ses richesses et sera éloignée du centre du pouvoir. C'est pour ça que cette minorité fait pression tout le temps pour aggraver la situation, car la répression seule garantit ses intérêts.

Le troisième élément : c'est le rendez-vous de 2002 (les élections présidentielles), et Ben Ali connaît pertinemment la libération de la vie politique en un tel moment, l'indépendance de la presse, du système judiciaire, la reconnaissance des associations et des partis, la révision des lois organisant les élections pour garantir qu'elles seront libres et démocratiques ; tout cela amène à la constitution d'une large opposition à son régime et cela conformément avec l'article 69 de la Constitution qui lui interdit de se représenter en 2004.

 Le journaliste : A votre avis, Hamma HAMMAMI, où se situe le problème de la Tunisie en ce moment ?

Hamma : Je crois que le grand problème de notre pays maintenant est la dictature, cette dictature basée sur le pouvoir absolu. Un seul homme au haut de la pyramide du pouvoir exécutif, qui a autorité sur le pouvoir législatif et sur le système judiciaire,….

 Al-Mustakillah :  donc, selon vous, il n’y a pas de république en Tunisie

Hamma Hammami :  non, non, je l’ai déjà dit, il n’y a pas de république en Tunisie. Comment peut-on parler de république en présence d’un pouvoir personnel absolu, avec des élections truquées, avec les 99,99%, en l'absence totale de libertés, en torturant les citoyens, avec une justice soumise et annexée au pouvoir exécutif ?

La Tunisie, actuellement, est une monarchie avec une façade "moderniste", ni plus ni moins. La république, au vrai sens du mot, reste un projet à réaliser, un projet d’avenir.

 Al-Mustakillah :  comment vous, directeur du journal interdit Al-Badil, jugez-vous la situation de la presse en Tunisie ?

 Hamma Hammami : la situation de la presse est catastrophique. Je considère que c’est le plus grand mensonge que les responsables ne cessent de répéter quand ils affirment que la liberté d’expression est garantie dans notre pays.

A plusieurs reprises, des intervenants sur Al-Mustakillah ont déjà parlé de la situation de la presse et ont désigné certaines causes qui entravent la liberté d’expression et d’information, telles que la distribution aux journaux des parts publicitaires par l’ATCI[1], etc.

Je pense qu’il y a un point qui n’a pas été suffisamment développé. Il s’agit de ce que la presse officielle essaie de faire passer en racontant que le Président est du côté de la liberté de la presse et que la responsabilité vis à vis de la liberté de la presse incombe aux journalistes et à l’héritage de l’ère Bourguiba qui continue a conditionner les comportements des journalistes et les directeurs de journaux. Ces dires n’ont aucun fondement et cherchent seulement à masquer la vérité. Voyons ce que dit Ben Ali dans ses discours chaque fois qu’il s’adresse aux journalistes : « écrivez librement dans les limites que permet la loi ». Que signifie cette phrase ? Ce n’est pas l’éthique du métier qui est en cause, quand j’étais directeur du journal Al-Badil, aujourd’hui interdit, j’ai été condamné à plusieurs reprises à des peines de prison et des amendes. Que stipule le code de la presse ? Toute personne qui critique Ben Ali est passible de 5 ans de prisons et 2000 dinars d’amende. Celui qui critique le gouvernement ou un membre du gouvernement, la justice ou un juge, l’administration ou un fonctionnaire, la police ou un agent de police, les douanes ou un agent des douanes, de façon générale celui qui critique un quelconque fonctionnaire est passible de 3 ans d’emprisonnement et 1200 dinars d’amende. Quant à celui qui publie une nouvelle, même si elle est vraie, il suffit que le pouvoir pense le contraire pour qu’il soit passible de 3 ans de prison et 2000 dinars d’amendes. Celui qui critique la corruption ou les inégalités sociales peut être accusé d’incitation de la population à protester et risque 3 ans de prison et, je crois, 2000 dinars d’amende.

Le code de la presse ne concerne pas seulement les journalistes, il s’applique aux 10 millions de Tunisiens, dans ce qu’ils écrivent, disent ou lisent, les pièces de théâtre, la chanson, les films etc. En un mot toute forme d’expression.

Si le Tunisien et la Tunisienne n’ont pas le droit de critiquer le président, le gouvernement, les fonctionnaires, les lois et ne peuvent diffuser l’information qu’ils souhaitent diffuser, alors que reste-t-il de la liberté de presse et d’expression ? Cette loi prive les gens d’écrire librement et de s’exprimer sur les sujets les plus importants qui les concernent. Il n’est pas vrai non plus qu’ils peuvent écrire sur le foot comme ils veulent, ou sur l’art, Mohamed El Guerfi s’est retrouvé devant le tribunal quand il a parlé de l’art, un autre s’est retrouvé entre les mains de la police politique quand il a écrit sur les cireurs.

Je pense que la responsabilité sur l’état lamentable de la presse n’est pas en premier lieu celle des journalistes ni des directeurs de journaux, même s’ils en ont une part. Le premier responsable c’est le pouvoir en place et à sa tête Ben Ali.

Face à cette situation, les Tunisiennes et les Tunisiens essaient d’imposer leur droit de s’exprimer à travers la publication de journaux illégaux ou en ligne. Au PCOT, après l’interdiction d’Al-Badil, nous avons continué à publier depuis 15 ans sans interruption notre journal clandestin Sawt ach-chaab qui a coûté la prison à des centaines de militantes et militants de notre parti.



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[1] ATCI : l’Agence Tunisienne de Communication Extérieure.

 

Contact : marguerite.rollinde@ras.eu.org

our plus d'infos sur Hamma Hammami, consulter le site www.maghreb-ddh.org

Vous trouverez ci-joint la deuxième partie de la traduction de l'interview de Hamma Hammami sur Mustakilla, en août dernier. Je vous rappelle que vous pouvez télécharger l'ensemble sur le site www.maghreb-ddh.org. Je tiens à remercier notre camarade marocain Brahim Saiss pour l'aide qu'il a apporté en participant à la traduction à partir de l'arabe de ce très long texte.  
 
Mustakilla , interview août 2001 (suite)
  
Al-Mustakillah :  vous avez présenté un point de vue négatif de l’état de la presse et de la situation politique, que pensez-vous des réalisations du pouvoir sur le plan économique, mises en avant par l’Occident ?

 Hamma Hammami :  Je pense que nous sommes capables de juger nous-mêmes la situation économique, culturelle ou politique de notre pays sans avoir besoin pour cela des confirmations occidentales. On ne cesse de nous répéter que l’économie tunisienne va bien et que ce qui cloche, c’est la situation politique, au point que cette dite réussite économique est devenue une sorte de justification de ce qui se passe au niveau politique. Personnellement, je ne suis pas d’accord avec ce point de vue, dissocier la politique et l’économie me paraît une aberration.

Si l’économie va bien, alors pourquoi le chômage n’a cessé de grimper d’un an à l’autre depuis le 7 novembre 1987 ? Une bonne santé économique doit en premier se traduire par une hausse de l’emploi, et donc une réduction du chômage. Selon les chiffres officiels, le taux du chômage est de l’ordre de 16-17%, en réalité il est entre 25% et 30%.

Si l’économie va bien, alors pourquoi le pouvoir d’achat, surtout des salariés, n’a cessé de se dégrader ? Tout le monde se plaint du coût élevé de la vie, les gens ne sont plus capables de subvenir à leurs besoins avec un seul boulot. Le travailleur, au lieu de rentrer chez lui après le travail pour se reposer, est obligé de chercher un deuxième voire un troisième boulot pour pouvoir survivre. Il en est de même pour les enseignants et les autres petits fonctionnaires.

L’Etat ne cesse de se désengager du secteur de la santé et petit à petit nous nous retrouvons avec un système à deux vitesses, une médecine pour les pauvres et une médecine pour les riches. La même chose se produit au niveau de l’enseignement, un enseignement pour les riches avec des perspectives garanties et un autre pour les pauvres sans garantie de perspectives.

Si l’économie va bien, alors pourquoi la dette extérieure est en constante croissance ? En 1986 le poids de cette dette représentait 814 dollars par personne[1], en 2000 chaque Tunisien est redevable d’environ 1800 dollars à l’étranger. On peut continuer l’inventaire pour le budget de l’Etat, la balance commerciale, etc.

Le gouvernement n’arrête pas de faire du tapage médiatique autour des 5% de croissance. Il faut signaler, que ce taux est inférieur aux 7% réclamés par le FMI et la Banque Mondiale, que, d’autre part, le taux moyen de croissance entre 1962 et 1986, les 25 années précédant le 7 novembre 1987, date d’arrivée de Ben Ali au pouvoir, était de 5,5% ce qui est supérieur au 5% présentés comme étant un miracle. De plus, sur cette même période, à 11 reprises le taux de croissance a dépassé les 6% et 4 fois les 11%, ce qui est nettement supérieur au chiffre actuel. Sur un autre plan, il faut souligner que par le passé ni les 5,5%, ni les 6% et ni les 11% de croissance n'ont épargné à la Tunisie les graves crises économiques qui l’ont secouée, notamment en 1969, 1980 et 1986. Alors que peut-on dire des 5% actuels, c’est très insuffisant, surtout si on sait que cette croissance n’est pas le produit d’une politique économique saine. Ces 5% ne proviennent pas du développement des secteurs économiques de base, mais de l’intensification de l’exploitation des travailleurs, du pillage de la caisse 26-26, de la hausse des impôts, de la privatisation etc. Cette privatisation est comparable à quelqu’un qui est en train de brader ses meubles et raconte que tout va bien tant qu’il y a des liquidités dans la caisse, sans se préoccuper de l’avenir, surtout quand les principaux bénéficiaires de cette privatisation sont les capitaux étrangers. A terme, l’économie tunisienne sera entre les mains d’une minorité locale qui ne se préoccupe guère de notre avenir et d’une majorité de capitalistes étrangers qui ne s’intéressent qu’à leurs intérêts. Par conséquent, le peuple tunisien n’est plus maître de l’avenir de son économie. Les secteurs qui contribuent en grande partie à cette croissance, sont souvent peu stables. C’est le cas du tourisme qui dépend des circonstances et de l’agriculture qui reste tributaire des facteurs climatiques.

Sur un autre plan, celui de la répartition du fruit de la croissance, elle ne profite pas aux couches populaires mais à une infime minorité locale ou internationale. On peut le constater en observant les chiffres, la part des salariés dans le PIB est passée d’environ 40% dans les années soixante-dix à 29% dans les années quatre-vingt-dix, tandis que la part des capitalistes et des propriétaires fonciers a augmenté de 46% à 56% sur la même période. Les salariés dont le nombre et la production ne cessent de croître bénéficient de richesses dont l'accroissement est de plus en plus faible, alors qu’une minorité de moins en moins nombreuse accroît de plus en plus sa richesse. En un mot, les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Voyons ce qui se passe au niveau des impôts, la part des salariés est d’environ 85% alors que celle des chefs d’entreprise n’est que de 11 à 12%. Pour la consommation, les 20% les plus riches consomment 60%.

Je veux dire que derrière ce prétendu miracle économique se cachent beaucoup de mensonges et de tromperies qui visent à donner une certaine légitimité à la politique de Ben Ali et à son gouvernement et en particulier à justifier leur politique répressive qui se présente comme étant le prix à payer de ce prétendu succès économique.

Je pense que de graves crises économiques attendent la Tunisie et que la minorité mafieuse qui nous dirige essayera d’en faire payer le prix au peuple qui reste la première victime pendant et en dehors des crises.

 Al-Mustakillah :  vous parlez d’une minorité mafieuse qui s’accapare toute la richesse du pays, est-ce que vous voulez désigner par là le phénomène de la corruption ?

Hamma Hammami :  à côté de l’exploitation et du pillage, la corruption est l’un des aspects de la situation actuelle. Ce phénomène est devenu un des piliers du pouvoir en place, il touche tous les secteurs, l’économie, la politique, l’administration, la justice, la police, les douanes, la culture, le sport, etc. Aujourd’hui, aucun secteur n’échappe à ce cancer, en vérité c’est une constante qui accompagne toute dictature à cause de l’absence de tout contrôle. En effet, il n’existe pas de presse qui peut jouer son rôle à ce niveau, l’absence d’une justice indépendante et d’institutions élues librement et démocratiquement qui peuvent contrôler et demander des comptes.

En allant plus loin, je peux distinguer deux sortes de corruption. La première de petite taille, largement répandue, que les gens connaissent bien et à laquelle ils sont soumis dans leur quotidien. Il s’agit du racket exercé essentiellement par les flics et les petits fonctionnaires (5, 10 et 30 dinars). La deuxième de grande taille, se chiffre à des milliards. Elle est l’œuvre des structures de l’Etat et des abus de pouvoir.

Il est nécessaire que les responsables de ce phénomène rendent des comptes par rapport à leurs actes et le plus vite possible, j’en profite pour appeler les Tunisiens à imposer ces comptes vu la gravité et les dangers que représente la corruption. Ce genre de dossiers est ouvert en France, aux Philippines, en Indonésie et en Argentine où l’ancien président Carlos Menem est incarcéré pour ces affaires.

Al-Mustakillah :  le PCOT est connu pour ses combats idéologiques et politiques avec le mouvement Ennahdha, quelle relation entretiennent-ils aujourd’hui ?

Hamma Hammami :  c’est une question importante, je vais parler de deux aspects liés à cette question.

D’abord le PCOT, malgré ses différents politiques et idéologiques avec Ennahdha, s’est fermement opposé dès le premier jour à la répression et aux procès iniques que ce mouvement a subi, ainsi qu’à la torture et la mort sous celle-ci de ses militants. Nous avons été accusés par certains de compromission avec le terrorisme etc., mais nous n’avons accordé aucune importance à ces accusations. En fait, ce qu’a subi Ennahdha n’était pas motivé par la défense de la liberté et du progrès, ce que visait le pouvoir, c’était simplement l’élimination d’un adversaire politique, comme cela s’est produit avant avec la gauche, et comme le pouvoir l’aurait fait contre tout mouvement puissant, syndical ou de gauche. Il faut rappeler que Ben Ali a réprimé aussi notre parti, le PCOT a subi près de 45 procès dans plusieurs régions ( Kef, Mahdia, Tunis, Gabes, Gadsa, Sidi Bouzid, Nabeul, Sousse, Monastir, etc. ), ensuite, comme chacun sait, la répression s’est étendue pour toucher le MDS, les militants des droits de l’Homme et de façon générale tout opposant et toute personne qui critique le régime de Ben Ali.

C’est pour cela que nous nous sommes opposés à cette vague de répression, à la torture et aux procès iniques qui l’ont accompagnée. Nous avons également réclamé, dès le départ, la libération de tous les prisonniers politiques, islamistes et autres. En réalité les prisons n’étaient pas remplies seulement par les prisonniers islamistes, mais aussi par les militants de gauche ; du PCOT, des étudiants, des syndicalistes et d’autres tendances politiques comme le MDS.

Nous avons réclamé, et nous continuons de le faire, une amnistie générale, car nous pensons que la place des centaines de prisonniers islamistes est à côté de leur famille et dans leur lieu de travail et non pas dans les prisons. C'est vrai aussi de ceux qui sont recherchés ou en exil aussi. La position du PCOT concernant cet aspect est claire pour tout le monde.

L’autre aspect qui concerne la relation entre le PCOT et Ennahdha, relève d’une autre question, celle des alliances avec tel ou tel courant politique et la formation d’un front politique. Une alliance nécessite un accord sur un programme minimum pour faire face au régime policier et dictatorial en place. Aujourd’hui sur plusieurs points de ce minimum, qui est le minimum démocratique, nous sommes toujours en désaccord avec Ennahdha. Surtout en ce qui concerne les questions de la relation entre l’Etat et la religion et des libertés individuelles et en tête de celles-ci la liberté de pensée qui est primordiale à nos yeux, car celui qui ne pense pas librement ne peut pas s’exprimer librement, s’organiser librement, se présenter aux élections ou voter librement. En ce sens, la question de l'anathème lancé contre les apostats est une cause de désaccord avec quiconque croit à la liberté d'expression. Un autre point de désaccord est celui de l’application, en référence à la chari'a, de peines corporelles dures et inhumaines, dépassées par le temps. Nous pensons que la main est faite pour créer et non pas pour être coupée, nous sommes contre la peine de mort, la flagellation et la lapidation. Aujourd’hui, il existe des sanctions qui respectent l’intégrité et la dignité humaine. Nous sommes en désaccord, également, sur un sujet central pour nous qui est la question de la femme. Nous défendons l’égalité totale entre les femmes et les hommes, l’égalité au sein de la famille et de la société, au travail et à l’école, dans tous les domaines y compris dans la succession (l’héritage). C’est la position du PCOT, qui depuis sa création a toujours défendu l’égalité totale dans tous les domaines sans exception, qu’il s’agisse du politique, du culturel, du social ou autre. Nous pensons qu’il n’y a aucun argument qui empêcherait l’égalité entre les femmes et les hommes.

Les points que je viens de soulever font partie du minimum démocratique qui conditionne nos alliances avec Ennahdha ou tout autre parti.

Reste à préciser, que nous sommes avec la liberté d’expression pour tous, y compris pour ceux avec qui nous ne sommes pas d’accord sur ce minimum. Les différents politiques et idéologiques ne peuvent être réglés qu’à travers la liberté et l’exercice de la démocratie. C’est notre position que d’autres partagent avec nous. Tout le monde sait aujourd’hui ce qu’a donné le fait d’accepter l’exclusion et l’exception durant ces dix dernières années. Ceux-là mêmes qui, au départ, appelaient à l’exclusion, ont été par la suite écartés et exclus l’un après l’autre par le régime en place, qui a réprimé progressivement toute opposition et toute critique. C’est pour cette raison que le PCOT se bat pour les libertés politiques pour tous sans conditions. Seul le peuple tunisien est capable de trancher en faveur de tel ou tel programme. Au sein du PCOT, nous avons confiance en nos idées, en nos programmes et dans les propositions que nous avançons ; il faut seulement donner l’occasion au peuple tunisien de se prononcer et garantir notre droit à la libre organisation et à la libre expression pour que nous puissions faire parvenir, pas seulement de façon clandestine, nos propositions au peuple tunisien. 



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[1] Le poids de la dette par personne correspond au montant total de la dette extérieure divisé par le nombre d'individus que compte la population tunisienne.