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Posté par Anthony Whitney le 24/1.
piece jointe : TEXT/HTML
extraits conférence de rentrée Ecole Doctorale de l'IEP de Paris par S. Hoffmann, disciple de R. Aron et JB Duroselle
bonne lecture
anthony whitney
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L'Amérique, l'Europe et l'après-11 septembre, d'après la revue "Commentaire"
LE MONDE | 16.01.02 | 12h06
La revue "Commentaire" s'interroge sur les conséquences des attentats. Le professeur Stanley Hoffmann se demande : "Mais pourquoi n'aime-t-on pas les Etats-Unis ?"
L'ÉDITORIAL consacré par la revue Commentaire aux consé-quences du 11 septembre 2001 est placé sous le signe de Tocqueville, qui écrivait dans De la démocratie en Amérique : "Je ne puis consentir à séparer l'Amérique de l'Europe malgré l'océan qui les divise."
Ce patronage ne surprendra pas les lecteurs de la revue fondée par Raymond Aron et dirigée par Jean-Claude Casanova. "L'Amérique devait réagir à ces attentats comme les Européens devaient être solidaires des Etats-Unis parce que les peuples, des deux côtés de l'Atlantique, sont apparentés par l'histoire et liés par la démocratie, parce que l'Europe attise les mêmes ressentiments et partage les mêmes adversaires et, enfin, parce que, moins puissante, elle se trouve plus vulnérable."
"sans a priori"
Quelles leçons en tirer ? La première concerne les rapports entre les Etats-Unis et l'Europe. "Il devient encore plus nécessaire que les Européens définissent le rôle qu'ils veulent jouer dans leurs rapports avec leur principal allié." La deuxième porte sur le terrorisme international : le débat doit être abordé "sans a priori", c'est-à-dire "sans se limiter à Ben Laden et à ses séides". Troisième leçon : "La défense des pays européens doit être réorganisée et leurs capacités morales et matérielles augmentées." Conscients de "la fragilité des sociétés riches et démocratiques", ils devront "progresser sur le chemin de l'union".
Ce dossier explore les diverses facettes de l'après-11 septembre. On y lira les réflexions des anciens ambassadeurs Gilles Andréani et François de Rose, des économistes Nicolas Baverez et Alain Cotta, du politologue Jacques Lévesque ou de Caroline de Margerie, conseillère à l'Elysée de 1988 à 1992. Parmi ces riches contributions figurent celles de l'ancien ministre Jean François-Poncet et du professeur Stanley Hoffmann.
de nécessaires révisions
Pour Jean François-Poncet, la question la plus importante est de savoir si les Etats-Unis sortiront "affaiblis ou changés" par cette "terrible épreuve". L'Amérique a découvert qu'elle n'était plus "une île protégée par ses deux océans", qu'elle a besoin désormais de la "confiance" et de la "coopération" d'un vaste réseau d'amis et d'alliés, qu'elle ne peut plus sans danger "laisser pourrir" des conflits dont elle n'est pas partie prenante (Israël/OLP, Inde/Pakistan, Chine/Taïwan) ni "mépriser" les institutions internationales.
Georges W. Bush sera-t-il l'homme des nécessaires révisions ? La réponse, il y a quelques mois, "eût été assurément négative". Aujourd'hui elle est plus incertaine. Si le président américain parvient à restaurer l'image de son pays au Proche-Orient et dans le tiers-monde, il peut devenir "le Harry Truman d'un nouvel ordre mondial".
Stanley Hoffmann, professeur à Harvard, se demande : "Mais pourquoi n'aime-t-on pas les Etats-Unis ?" La principale critique porte sur la "discordance" entre "une idéologie qu'inspire un libéralisme universel" et "une politique extérieure qui a trop souvent conduit Washington à soutenir, voire à mettre en place, des régimes particulièrement autoritaires et répressifs". Il évoque aussi les relations difficiles des Etats-Unis avec l'ONU, le "triste bilan" de leur aide au tiers-monde, leur soutien à Israël, les différents "rejets de la mondialisation", qui nourrissent l'antiaméricanisme.
Que peuvent faire les Etats-Unis ? Stanley Hoffmann suggère quelques pistes - opérer "un virage radical" face au conflit israélo-arabe, exiger des institutions financières internationales la création d'un "filet de sécurité sociale", revenir à une politique internationaliste, être "prioritairement attentifs aux besoins et aux frustrations des peuples souffrants". Mais il appelle surtout l'Amérique à s'intéresser davantage au reste du monde si elle veut que celui-ci porte sur elle un autre regard.
Commentaire, n° 96, hiver 2001- 2002, Plon, 19,06 € (125 F).
Thomas Ferenczi
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Le triste état du monde, par Stanley Hoffmann
LE MONDE | 23.01.02 | 18h22 | analyse
Pendant les dix années qui ont suivi la fin de la guerre froide et de la bipolarité, l'attention des spécialistes s'était surtout concentrée sur la désintégration partielle des fondements mêmes de ces relations, les Etats.
Certains d'entre eux, nés de la décolonisation, se sont révélés n'être que des pseudo-Etats, sans institutions solides ni cohésion ni conscience nationale. La fin de la coercition communiste, dans l'ex-URSS et en Yougoslavie, a mis au jour des tensions ethniques violentes et centrifuges. Des minorités opprimées, ou se considérant comme telles, ont réclamé leur indépendance. Dans nombre d'Etats - Irak, Afghanistan, Haïti -, les dirigeants ont mené une sorte de guerre ouverte contre leurs sujets. D'où l'importance qu'a prise le problème des interventions extérieures menées au nom des droits de l'homme et aux dépens des sacro-saints principes de la souveraineté et de la non-intervention.
Pendant toute cette période, la problématique a été celle du contraste entre le monde de la fragmentation (...) et les progrès contestés de l'intégration à la fois économique, culturelle et (partiellement) politique entraînée par la globalisation au sein d'une nouvelle société mondiale dont les Etats ne sont qu'un des groupes d'acteurs. Tout le monde a ressenti les événements du 11 septembre dernier comme une rupture, comme l'avènement d'une ère nouvelle. Encore faut-il comprendre pourquoi. Après tout, le terrorisme n'est pas né en 2001. Mais, une fois de plus, un saut quantitatif équivaut à un changement qualitatif. (...)
Le terrorisme comme lien sanglant entre les rapports interétatiques et la société mondiale : ce n'était pas ce qu'on avait prévu ou espéré. On a soudain compris qu'un monde où des milliards d'individus et des milliers d'entreprises et de groupes peuvent être des acteurs, en plus des Etats ou contre eux, risque de signifier l'insécurité et la vulnérabilité pour tous.
Une fois de plus, on ne sait pas bien où l'on va. C'est pourquoi je voudrais, rapidement, présenter ce que je crois être l'état des lieux : un état fort triste. Où en sommes-nous, quatre mois après le coup de tonnerre du 11 septembre ? De quels schémas disposons-nous pour essayer de comprendre ? Où en est la partie traditionnelle, c'est-à-dire interétatique, des relations internationales ? Que nous apporte l'émergente société mondiale ? Quelles sont les principales questions qui devront être sinon résolues, du moins abordées franchement par les spécialistes et surtout par les dirigeants dans l'avenir ?
Deux "modèles" ont fait pas mal de bruit dans les années 1990. Celui de Francis Fukuyama - l'idée de la "fin de l'histoire" - n'a guère été servi par les événements. Ce qu'il avait annoncé (en réalité), c'était la fin des conflits idéologiques et le triomphe du libéralisme politique et économique. Il n'y a plus guère de "religions séculières" en lutte, certes, mais les nationalismes se portent bien, et surtout le potentiel explosif de guerres religieuses s'est réveillé dans une partie de l'islam. Fukuyama nous prédisait un monde sans autres grandes causes que le progrès matériel, donc ennuyeux. Outre les remous que peut causer l'absence ou la lenteur de ce progrès dans un monde où ce que Karl Deutsch avait appelé la mobilisation sociale ne cesse de s'amplifier, les hommes et les femmes continuent d'avoir des aspirations bien au-delà de la production et de la consommation.
Le mentor universitaire de Fukuyama nous a offert un modèle noir fort différent du monde gris de son ancien disciple. Samuel P. Huntington a prédit que la violence explicite ou implicite qui résulte de l'anarchie du système international et la perpétue - ni valeurs communes ni institutions supranationales - se déroulerait désormais entre "civilisations", et non pas entre Etats, nations, ethnies ou idéologies séculières.
Mais sa conception de ce qui fait une civilisation est floue ; dans la mesure où c'est la religion, il ne tient pas assez compte des conflits à l'intérieur de chacune d'entre elles, et il tend à surestimer l'importance, dans le monde contemporain, de celle-ci dans le comportement des peuples et surtout des élites, souvent sécularisées et occidentalisées. Le lien entre la civilisation et la politique étrangère des Etats qui en font partie n'est guère précisé dans sa théorie. Peu à peu, il a fini par la reconnaître, et a expliqué qu'à son avis les événements récents, interprétés par beaucoup comme une confirmation de sa thèse (sauf qu'il ne s'agit pas de l'"Occident contre le reste" mais de l'islam contre les chrétiens et les juifs), n'en démontrent pas la justesse, dans la mesure où ils mettent en lumière les clivages au sein de la civilisation de l'islam.
Revenons-en donc à deux modèles moins sensationnels. Il y a ce qu'on pourrait appeler l'orthodoxie réaliste ou néoréaliste : rien de nouveau depuis Thucydide et Machiavel. Les relations internationales sont le domaine de l'affrontement des Etats, le domaine où "l'épée est l'axe du monde" et la puissance militaire et économique des Etats détermine leur destin ; où l'interdépendance et ses institutions sont des phénomènes secondaires et fragiles ; où les objectifs des acteurs sont imposés par les menaces à leur survie ou leur sécurité et par la géographie.
Par conséquent, il est essentiel que ces acteurs sachent distinguer entre l'important - les dangers posés par leurs principaux rivaux - et le secondaire ou le trivial (où l'on retrouve, comme par hasard, tout ou presque ce qui est "purement idéaliste", humanitaire, ou international). On reconnaît là le monde décrit par Henry Kissinger et Kenneth Waltz. Hélas, ce modèle multiséculaire a du mal à intégrer le changement : la globalisation et ses effets, les rôles nouveaux d'acteurs non étatiques, les impératifs de coopération et d'innovation que provoquent tout particulièrement le phénomène objectif de la prolifération des armes de destruction massive et le phénomène subjectif de ce que mon maître en sociologie historique, Raymond Aron, appelait le germe d'une conscience universelle. Reste le modèle plus récent de la globalisation triomphante, qui dévalue et submerge les frontières grâce aux nouveaux moyens de communication et d'information. Dans cet univers-là, les Etats fermés n'ont le choix qu'entre le déclin (et le mécontentement de leurs sujets avides de progrès) et l'acceptation d'un rôle réduit, essentiellement de protection sociale contre ce mécontentement, de protection physique contre l'agression ou la guerre civile ainsi que de maintien de l'identité nationale. Le prophète, le chantre de cette épopée sans héros est le journaliste du New York Times Thomas Friedman. Il oppose les barrières à l'ouverture, l'obsolescence à la modernité, les contrôles aux marchés ; il voit dans la globalisation "la lumière de l'aube", la "camisole de force dorée" qui fera pénétrer cette lumière dans les geôles que sont les Etats qui résistent encore, et fera comprendre aux belliqueux publics et privés que la logique de la globalisation est à la fois celle de la paix (puisque la guerre interromprait la globalisation, donc le progrès) et celle de la démocratie, parce que les nouvelles technologies accroissent l'autonomie et l'initiative individuelles. Il est bon de se méfier des déterminismes de tous ordres et de l'idée que toutes les bonnes choses arrivent à la fois.
Partons donc non des modèles, mais des réalités, et commençons par ce qu'il y a de traditionnel dans les relations internationales : par le système anarchique décrit par les réalistes, le monde des Etats, des alliances, des guerres et des courses aux armements, des rivalités de puissance et de prestige, de la peur que la montée des uns suscite chez les autres, des conflits souvent inexpiables que provoquent des revendications antagonistes sur le même territoire - en Palestine, au Cachemire ou sur l'avenir de Taïwan, etc. Quatre remarques viennent à l'esprit. En premier lieu, les rivalités entre les grandes puissances et la faculté des plus petites de les exploiter et de les exacerber n'ont certes pas disparu mais, jusqu'à présent du moins, l'existence des armes nucléaires a incité les Etats qui les possèdent à une certaine prudence. Nous vivons dans un monde où, par-delà les querelles quasi théologiques sur la stratégie nucléaire, la dissuasion "existentielle", selon l'expression de McGeorge Bundy - le risque de destruction que crée la simple possession de ces armes entre Etats qui les ont -, a modéré le jeu et fait de ces armes un instrument de dernier ressort.
En deuxième lieu, le domaine des divergences et affrontements entre Etats s'est étendu aux nombreux cas de conflits internes aux Etats (Yougoslavie, Irak, Afrique, Sri Lanka, etc.), avec pour effet à la fois paradoxal et compréhensible d'inciter des Etats extérieurs à ces drames, d'abord, à intervenir pour les empêcher de tourner à la catastrophe régionale si on les ignore (Rwanda, Congo), ensuite, à chercher, avec l'appui de l'ONU ou d'organisations régionales, à reconstruire des Etats stables (et si possible multiethniques) pour empêcher une fragmentation infinie.
Troisièmement, les déterminants des politiques des Etats ne sont pas seulement les facteurs géopolitiques dont les réalistes parlent toujours, mais aussi des facteurs internes, même dans des Etats dont le régime n'est pas démocratique : passions xénophobes d'ordre séculier ou religieux, doléances économiques, solidarités ethniques transnationales, etc. - ce qui rend la prise de décision plus complexe et moins prévisible, surtout quand on doit prendre en considération l'enchevêtrement fréquent des institutions étatiques qui prennent part à la décision (comme aux Etats-Unis).
Enfin, l'importance des dirigeants, de leur philosophie, de leur personnalité est souvent sous-estimée dans la discipline des relations internationales. Sur ces deux derniers points, les réalistes classiques, de Thucydide à Kissinger, sont plus près de la réalité que les néoréalistes de la dernière génération. Pour eux, la distribution "structurelle" de la puissance est le facteur dominant, au point de permettre de ne guère tenir compte des impératifs et contraintes purement internes, de tenir les dirigeants pour interchangeables, et de s'en tenir à une définition étroitement sécuritaire de l'intérêt national. Elle mène les néoréalistes à se méfier des interventions dans des conflits, entre Etats et surtout internes, qui se déroulent dans des zones que ces auteurs jugent secondaires. Pour les réalistes et les néoréalistes, le terrorisme transnational pose un dilemme redoutable. Dans la mesure où un Etat victime des terroristes "privés" va chercher à les éliminer en les privant de refuges et lieux d'entraînement et en punissant les Etats-sanctuaires, faut-il interpréter l'intérêt national à la sécurité et à la survie comme exigeant de massives interventions armées contre des Etats par ailleurs "secondaires" (comme l'Afghanistan), ou plutôt comme dictant la prudence et des formes discrètes ou mineures de pression pour empêcher la dispersion des forces de l'Etat victime du terrorisme et l'extension indéfinie et imprudente de la guerre et de l'instabilité, ainsi qu'une mise en cause universelle de la souveraineté, arche sainte des théories réalistes ? Ainsi, on peut formuler comme conclusion provisoire l'idée que l'univers "classique" - celui, récemment, de Morgenthau et d'Aron - est toujours bien vivant dans un monde d'Etats, mais qu'il a des contours flous et offre des choix difficiles.
Passons à ce que Benjamin Barber a surnommé McWorld (en hommage à McDonald's). L'univers de la globalisation ne ressemble guère à celui qu'encense Friedman. Suivons la bonne méthode aronienne, et commençons par faire des distinctions. Il faut distinguer trois formes de mondialisation, chacune avec ses problèmes propres.
Il y a la globalisation économique, qui résulte des révolutions technologiques et informatiques, des investissements à l'étranger, de l'action des multinationales. Ici, les principaux acteurs sont les multinationales, les investisseurs, les banques et les services privés, en plus des Etats et des organisations internationales publiques et privées au service de la globalisation économique. C'est la forme présente du capitalisme, déjà prévue et écrite par Marx et Engels.
Elle pose un dilemme capital pour les Etats : efficacité d'abord, ou équité d'abord ? La spécialisation et l'intégration de firmes permettent d'accroître la richesse en termes d'agrégats mais la logique du capitalisme pur ne travaille guère pour la justice sociale, si bien que nous avons à faire à trois mondes au sein de l'économie globale et à l'intérieur de pas mal de pays : un secteur développé, un secteur sous-développé, et un secteur laissé à l'écart parce que trop peu attrayant pour les entrepreneurs et financiers capitalistes. La globalisation économique est un formidable facteur d'inégalité entre Etats et au sein de l'Etat, et le souci de compétitivité sur le plan mondial limite l'aptitude de l'Etat à la réduire.
Puis vient la globalisation culturelle, produite par la révolution technologique et par la globalisation économique, qui facilite les flux des produits culturels. La question-clé est celle de l'uniformisation (ou de l'américanisation). En fait, il y a à la fois "désenchantement du monde" du fait de cette uniformisation et réaction sous forme d'une renaissance de cultures et de langues locales, mais aussi d'assauts contre la culture occidentale, considérée comme arrogante et porteuse d'une idéologie et de valeurs séculières et révolutionnaires, utilisées par les Etats-Unis pour leur hégémonie.
Il y a enfin la globalisation politique, fruit des deux autres. Elle prend deux formes : celle de la prépondérance américaine et celle d'institutions politiques (les organisations internationales et régionales), de réseaux transgouvernementaux (entre ministres et fonctionnaires de différents pays, spécialisés dans un domaine comme la police, les migrations, la justice) et d'institutions privées comme les organisations qui ne sont ni gouvernementales ni purement nationales. Les principaux problèmes ici sont, d'une part, le besoin de démocratisation de beaucoup de ces organismes et la faiblesse (en étendue et en pouvoirs) de leur autorité, d'autre part, l'incertitude qui pèse sur l'hégémonie des Etats-Unis du fait des résistances qu'elle suscite ailleurs et de l'oscillation américaine entre la domination et le retrait.
Les bienfaits de la globalisation sont difficiles à nier. Mais, pour de multiples raisons, l'optimisme friedmanien repose sur des bases bien fragiles.
1) La mondialisation n'a rien d'inévitable ni d'irrésistible ; elle est dans une large mesure une construction, non un phénomène naturel, et cette construction (jusque dans certaines de ses faiblesses) est en grande partie une création américaine d'après la seconde guerre mondiale. Une crise économique profonde et prolongée affectant les Etats-Unis pourrait avoir sur la globalisation des effets aussi dévastateurs que la dépression de 1929.
2) La mondialisation reste limitée, parce que les Etats produisent encore des réglementations fort différentes en d'innombrables domaines, à la fois du fait de la diversité de situations économiques, sociales et politiques intérieures et par le jeu de la politique partisane, des pressions, de groupes d'intérêts, du souci de protection d'activités menacées, etc. Si bien que nous sommes loin d'une intégration parfaite des marchés, des services et des facteurs de production. -...-
3) A l'heure actuelle, il n'y a qu'une ébauche de société civile transnationale ; beaucoup des ONG ne représentent qu'une faible portion des activités et des populations des Etats membres. Elles sont surtout plus présentes dans les pays avancés ou dans ceux où une partie importante des habitants sont "modernes" et dans les pays où la tutelle de l'Etat n'est pas trop lourde. Souvent, d'ailleurs, elles n'ont qu'une indépendance médiocre ou fictive envers les gouvernements.
4) L'émancipation individuelle chère à Friedman ne suffit pas (ou en tout cas pas vite !) à démocratiser les régimes des Etats (voir la Chine), pas plus qu'elle n'empêche les principaux organismes publics tels le FMI, la Banque mondiale ou l'OMC de rester opaques dans leur fonctionnement, et parfois de prendre des mesures à la fois arbitraires et inéquitables.
5) L'idée, attrayante, de l'amélioration de la condition humaine par l'abolition des barrières est douteuse pour deux raisons. La première est qu'il ne faut pas confondre deux sens de la globalisation. Il y a la mondialisation en tant que somme de techniques (cassettes, Internet, communications instantanées) à la disposition d'Etats ou de forces privées, qui les mettent au service non pas de l'humanité mais d'intérêts fort particuliers ou d'idéologies de combat religieuses ou politiques. Mais c'est tout autre chose que la globalisation comme utopie active, fille des Lumières, une vision scientifique, séculière, rationalisatrice et universelle. Pour toutes sortes de raisons : misère, injustice, humiliation, aspiration à plus et mieux qu'un niveau de vie supérieur, c'est une vision qui fabrique des révoltés et des insatisfaits.
Seconde raison : d'une part, la coopération internationale et transnationale est nécessaire pour empêcher que les inégalités et les crises sectorielles engendrées par la dynamique des marchés, l'affaiblissement du rôle protecteur des Etats, l'incapacité de beaucoup d'entre eux de s'en tirer tout seuls ne détruisent la construction globalisatrice. D'autre part, la prise des mesures nécessaires suppose de la part de beaucoup d'Etats et d'acteurs privés riches et actifs soit une conception altruiste qui n'est guère de l'essence des relations internationales, soit une conception remarquablement généreuse de l'intérêt à long terme bien compris. Comparez, aujourd'hui, le contraste entre la réticence des Etats à fournir une aide au développement suffisante, ou bien encore à intervenir en Bosnie avant Srebrenica, ou au Rwanda, où des êtres humains par milliers ou centaines de milliers mouraient sous les coups d'autres êtres déshumanisés, avec l'enthousiasme des dirigeants et du peuple américains pour la lutte contre Al-Qaida et les talibans coupables d'avoir attaqué leur pays. Ce n'est pas cet enthousiasme patriotique que je leur reproche, évidemment ; c'est la faiblesse de l'impulsion humanitaire quand l'intérêt national à agir pour sauver les victimes n'est pas aussi évident. -...-
Le terrorisme global n'est pas la simple extension de la guerre entre Etats à des acteurs non étatiques. Il en est la subversion, dans la mesure où il se moque des frontières, des uniformes, de la souveraineté, tant celle de ses ennemis que celle de ses alliés qui le protègent, dans la mesure aussi où il provoque ses victimes à prendre, contre lui et contre ses protecteurs, des mesures qui, au nom de la légitime défense, violent allégrement la souveraineté des Etats accusés d'encourager le terrorisme. Pour en revenir à un point déjà soulevé : ce n'est pas l'infâme liste de violations des droits de l'homme et de la femme commises par les talibans qui a mené les Etats-Unis en Afghanistan, c'est l'appui des talibans à Ben Laden.
(...) Les bénéficiaires de la lutte antiterroriste seront les Etats qui ont tant perdu de leur souveraineté mais qui vont pouvoir multiplier les contrôles sur les personnes et les flux de produits et de fonds, c'est-à-dire élever de nouveaux murs et se donner de nouvelles raisons de porter atteinte aux droits individuels au nom de la défense contre l'insécurité commune.
Parmi les Etats ainsi (en partie) renforcés, le bénéficiaire principal sera les Etats-Unis, en tant que seul acteur capable de porter la lutte antiterroriste dans tous les coins du monde, de venir au secours des victimes les plus éloignées, mais sans pour autant être capable de se protéger des coups montés par les réseaux de terreur ou de desperados inconnus, ni surmonter pleinement leur ambivalence à l'égard de la coopération interétatique dès qu'il risque de restreindre leur liberté d'action.
Le terrorisme est un phénomène global qui a pour effet de renforcer l'ennemi - l'Etat - en même temps qu'il cherche à le mettre à bas. Les Etats qui en sont les cibles ou victimes n'ont aucun intérêt à traiter les terroristes en combattants illégaux soumis au droit de la guerre, ils ont tout intérêt à les traiter en parias hors la loi comme les pirates ou les coupables de génocide. Les champions de la globalisation avaient parfois entrevu les aspects de quasi-jungle de la globalisation économique (c'est-à-dire du marché mondial), mais fort peu les aspects de jungle tout court de la violence terroriste et antiterroriste globale.
Le pire n'est pas toujours sûr. Il est fort possible que la tendance d'Etats comme les Etats-Unis, menacés par le terrorisme à intervenir universellement pour le réprimer, soit contenue par un impératif de prudence et par la nécessité des gouvernements de donner la priorité aux multiples problèmes intérieurs que suscitent ou nourrissent tant les rivalités interétatiques que les déficiences de la globalisation. Mais on risque alors de passer de Charybde en Scylla, de l'intervention tous azimuts à une sorte de résignation au chaos universel, sous forme d'attentats multiples par les Ben Laden à venir, de désastres humanitaires qu'on laisserait pourrir, et de guerres régionales abandonnées à elles-mêmes avec tous les risques d'escalade qu'elles véhiculeraient. Faisant partie de la cohorte réduite des politologues qui se méfient des prédictions, surtout quand le nombre de variables et de leurs interactions est énorme, et qui ne pensent pas que les ordinateurs et les imitations par la science politique des méthodes adoptées par les économistes puissent nous dévoiler les grandes lignes de l'avenir, je vais donc conclure en vous laissant dans l'incertitude. Dans un monde unique où se chevauchent une société d'Etats inégaux et souvent virtuels et une société globale dont les institutions publiques sont faibles et la société civile sous-developpée, où ces deux sociétés sont dominées par une seule puissance que ses rivaux auront du mal à rattraper mais dont l'économie peut devenir incontrôlable et que la terreur peut désorganiser, bien imprudents sont les prophètes, et bien rapides sont ceux qui croient avoir les clés de l'avenir. Certes, le monde en a vu d'autres, mais à quel prix, même en des temps où la destruction massive n'était pas à la portée de tous ? C'est justement parce que l'avenir n'est ni déchiffrable ni déterminé, et parce que le présent est si peu rassurant, que le spécialiste des relations internationales a deux missions et non une seule. Il doit essayer de comprendre ce qui se passe. -...- Mais il doit aussi présenter ses vues sur ce qu'il conviendrait que fassent les décideurs, les élites, les simples citoyens pour que les deux sociétés dont il a été question ici marchent vers la lumière et non pas vers l'abîme. Il faut donc que la peur du normatif ne le retienne pas d'écrire en philosophe politique, à un moment où beaucoup de philosophes étendent leur conception de la société jusqu'aux relations internationales.
Comment améliorer les lieux ? Répondre à la question suppose au départ une philosophie politique à la fois juste et acceptable même par ceux dont les valeurs et la conception du juste diffèrent des valeurs et des fondements de cette philosophie.
Mes propres idées sont des idées libérales proches de celles de John Rawls et de Judith Shklar. Elles prennent pour élément de base (contr-airement à Rawls) non pas l'Etat ni le groupe, mais l'individu - à la fois comme être capable de raison et comme acteur social. A partir de là, en prenant comme Mme Shklar pour point de départ et fil conducteur le sort des déshérités et des brutalisés et comme objectifs l'émancipation matérielle et morale et le progrès de la liberté des êtres humains, et tout en tenant compte des formidables contraintes du monde tel qu'il est, il est possible de chercher à les desserrer dans chacun des domaines qui font l'objet des relations internationales.
Stanley Hoffmann est professeur de civilisation française à l'université Harvard. ce texte reprend de larges extraits de la conférence de rentrée de l'école doctorale de l'Institut d'études politiques de Paris, prononcée le 22 janvier.
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