[discussions] Tr: Interview de Rony Brauman
Posté par Webmestre le 15/10.
" L'humanitaire, ça n'est pas la distribution de la mort
et de quelques couvertures dans un même sac "
Cette distribution, ça n'est rien d'autre qu'un bobard propagandiste.
Membre de Médecins sans frontières, enseignant et essayiste, Rony Brauman
condamne le parachutage de nourriture sur l'Afghanistan. Selon lui, le "
mélange " entre militaire et humanitaire ne " peut rien donner de bon ".
Quelle appréciation portez-vous sur " l'aide humanitaire " qui accompagne
les bombardements américains en Afghanistan ?
On est là dans le registre de la communication de guerre, de la
communication militaire, en termes plus nets, de la propagande. Une
propagande qui se fonde sur la confusion entre des mots, des notions
radicalement différentes. Parachuter quelques sacs de grains ou quelques
milliers de boîtes de conserve lorsqu'on est en train de procéder à des
bombardements, ça ne peut pas être, et ça ne sera jamais, de l'aide
humanitaire. C'est du largage de vivres qui vise à ne pas se fâcher avec
tout le monde, à " gagner les cours et les esprits ", comme on disait au
temps de la guerre du Vietnam. L'humanitaire, c'est la préservation de la
vie. Ça n'est pas la distribution de la mort et de quelques couvertures dans
un même sac. Cette distribution, ça n'est rien d'autre qu'un bobard
propagandiste.
Ces parachutages ont-ils une quelconque utilité pour les populations qui
sont censées en bénéficier ?
Sur le plan pratique, on peut toujours se dire que c'est mieux que rien.
Pour ceux qui arriveront à mettre la main sur quelques boîtes de conserve ou
quelques sacs de riz, ce sera toujours utile. Mais c'est absolument
dérisoire par rapport à la situation actuelle de l'Afghanistan, qui, je le
rappelle, ne date pas du 11 septembre, moment où l'on semble avoir découvert
ce qui se passait dans ce pays : la sécheresse, les tensions violentes, les
affrontements qui ravagent ce pays, en guerre civile depuis de longues
années. Ce ne sont pas quelques boîtes de conserve parachutées qui vont
réellement aider la population afghane. Alors que l'hiver approche, il
faudrait au contraire pouvoir mettre en place des opérations terrestres de
distribution de l'aide humanitaire, par des moyens non militaires,
totalement dissociées de l'offensive en cours. Car le mélange qui est fait
aujourd'hui ne peut rien donner de bon.
Une opération est-elle possible alors que les bombardements sont en cours ?
Elle n'est possible que dans quelques endroits, mais certainement pas là où
se trouvent les éléments les plus radicaux de soutien au régime des taliban.
Ce sont ces extrémistes qui depuis longtemps menacent, prennent à partie,
régulièrement, les organisations humanitaires et tous les étrangers dans des
comportements d'une xénophobie et d'un racisme violents. L'aide humanitaire
ne peut pas être décemment assurée en Afghanistan à cause de ces gens.
Parler de " crise humanitaire " aujourd'hui en Afghanistan, c'est le moyen
pour l'administration américaine de se donner bonne conscience ?
Oui. C'est le moyen d'envelopper d'un manteau de vertu une opération que je
considère comme pour le moins discutable. Certes, le droit à la légitime
défense vaut pour tous, y compris pour les Etats-Unis. On comprend qu'ils
exigent des résultats et se lancent dans des actions visant à démanteler les
réseaux terroristes. On ne peut pas leur reprocher ça, quoi qu'on pense de
leur politique par ailleurs. Mais je ne vois comment les bombardements en
Afghanistan pourraient permettre d'arrêter Ben Laden. Cette opération dont
le caractère flou est de plus en plus manifeste doit être présentée sous un
jour un peu plus humain, c'est-à-dire plus humanitaire. D'où l'utilisation
dans presque chaque phrase du discours de Donald Rumsfeld (le secrétaire
d'Etat américain à la Défense - NDLR), du mot " humanitaire " lors de sa
conférence de presse. En poussant un peu plus loin ses propos, on aurait pu
avoir l'impression que les Américains étaient en train d'organiser une vaste
opération humanitaire en Afghanistan. Ça laisse rêveur. Il s'agit donc bel
et bien de propagande, comme cela a déjà été le cas au Kosovo. Les guerres
humanitaires, cela veut dire quelque chose.
Surtout à la lumière de ce qui n'a pas été fait au Rwanda ou en Bosnie...
Bien sûr. A chaque fois, on a l'impression que l'histoire commence au
moment où les Etats-Unis, et plus largement les Occidentaux, éprouvent
quelque intérêt pour une région à un moment " m ". Mais il s'est passé des
choses auparavant.
Quelle est la situation de la population afghane aujourd'hui ?
Je ne crois pas qu'elle ait radicalement changé depuis un mois. C'est un
pays dont l'économie, déjà précaire, a été saccagée par vingt-cinq ans de
guerre, dont la production est aujourd'hui affaiblie par trois années de
sécheresse et donc l'existence de poches de disette grave dans plusieurs
régions. C'est un pays dans lequel il est très difficile de circuler, dans
lequel les régions sont très enclavées, les échanges entre les différentes
vallées sont donc très difficiles, d'autant plus difficiles à l'approche de
l'hiver. Un pays affaibli économiquement, moralement, psychologiquement. Et
aujourd'hui, les choses ne font que s'aggraver.
Comment jugez-vous la position de la France ?
Je pense que la France n'a pas tellement le choix dans cette affaire. Elle
doit s'associer aux opérations qui visent à casser les réseaux terroristes.
Mais je trouve qu'elle fait bien de prendre quelques distances par rapport à
des actions américaines dont on sait qu'elles peuvent s'emballer à un moment
ou à un autre. Même si aujourd'hui, je ne vois pas de raison pratique de le
penser, on sait bien qu'il existe dans l'administration américaine des
courants très durs, très radicaux, qui seraient prêts à attaquer tous
azimuts l'Afghanistan de façon massive, puis l'Irak, ce qu'ils font depuis
des années et qu'ils semblent prêts à continuer de faire. La diplomatie doit
jouer un rôle de modérateur face à ces courants-là. Et, ma foi, la France
tient son rôle.
Entretien réalisé par, Alexandre Fache - " l'Humanité " du 09/10/2001
On peut lire l'Action humanitaire, Flammarion, collection Dominos, 128
pages, 41 francs ; Utopies sanitaires (sous la direction de Rony Brauman),
Editions Le Pommier, 2000, 300 pages, 99 francs.
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