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[discussions] les mains dans le cambouis ou les pieds dans le charbon

Posté par Pierre Cordoba le 15/3.




 

 
 
 

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De : Vincent Charbonnier <echarron@club-internet.fr>
À : Forum UNEF <discussions@unef.org>, "FAEB (UNEF-Bordeaux)" <unef.bordeaux@wanadoo.fr>, BN-UNEF <b.n.unef@freesurf.fr>
Objet : [discussions] La Cordoba ou au cou ?
Date : Mar 13 mars 2001 22:34
 
 

Malgré le fait que l'actualité se porte plus sur Montpellier ou sur Metz en ce moment, je voudrais réagir, avec un peu de retard et brièvement, sur le document que les camarades de Bordeaux ont diffusé, émanant de Pierre Cordoba, dont j'ai déjà eu l'occasion de lire la prose.
Je n'avais pas eu pour ma part l'occasion de lire la prose de Monsieur Charbonnier, c'est chose faite.
Et je dois avouer mon irritation, pour ne pas dire plus, à l'égard de ce discours et mon désarroi devant le constat que son discours est relayé sans même être évalué ou critiqué.
Je n'aime guère la notion d'évaluation, mais si vous y tenez... Quant à la critique, bien sûr : c'est même pour cela qu'on écrit des textes, pour qu'ils soient critiqués et qu'on puisse peu à peu affiner concepts et analyses.
Si, comme je le pense, les camarades de Bordeaux ont cru bien faire en rediffusant le message de Cordoba, je les invite à re-lire les commentaires d'icelui. Ce genre de discours clairement et basiquement anti (-Lang, -professionnalisation, anti-médiocrité, etc.), attaque ad hominem en fait, est définitivement irrecevable car frelaté et trompeur.


Qu'on relise donc mes commentaires, mais qu'on veuille bien considérer le fond des choses et l'ensemble des arguments. Attaques ad hominem? Quels hommes (ou femmes)? Je n'ai pas d'opinion personnelle sur Lang, sans aucun doute plus fin et plus cultivé que l'antérieur ministre, mais qui a le souci (légitime pour un homme politique) de bien gérer sa carrière et fait passer ses intérêts propres avant ceux de ses administrés, professeurs, étudiants et élèves. Les ambitions de Jack Lang sont connues de tous : avoir le Quai d'Orsay dans un prochain gouvernement de gauche ou même - si le candidat actuel se faisait fracasser le crâne dans quelque intifada ou laissait trop de plumes dans la cohabitation - prendre part à la course présidentielle. Il a donc en ce moment les mains liées : il doit appuyer le projet des IUFM puisque c'est celui de la bande à Jospin et que, pour l'instant, il est bien obligé de conclure une alliance tactique avec le chef. Mais Lang et Jospin sont des RIVAUX au sein du PS, tout le monde sait cela. Le malheur pour l'école, c'est que ces conflits "politiciens" à très court terme empêchent le débat et handicapent le futur. Car c'est bien là qu'est le fond du problème : quels types d'enseignants veut-on recruter en France pour le demi-siècle à venir? La chose, on le voit, n'est pas anodine et dépasse de loin les ambitions personnelles des uns et des autres. C'est de cela qu'il faut discuter.

 
Quand ce monsieur parle, je le cite en gras : "Et ce qu’on nous demande, c’est de mettre en place une formation professionnelle au métier d’enseignant pour la masse des quasi analphabètes qui peuplent nos amphis. Que nos étudiants ne voient dans cette phrase aucune marque de mépris. L’analphabétisme est un malheur. Ce n’est pas un crime", ce qu'il dit est une insulte a peine voilée et masquée sous les apparences de la pirouette qui sied à ce genre de rhéteurs démagogues.


Vous isolez une phrase et c'est la seule que vous citez en espérant qu'elle choquera les étudiants de l'UNEF (la pirouette est connue : c'est l'une des cabrioles préférées des rhéteurs démagogues). Croyez bien que c'est avec une infinie tristesse, avec une très grande douleur, que je l'ai écrite. Il n'y a pas insulte, ni voilée ni sans voiles. Il y a tout simplement constat d'une réalité cruelle qu'il faut regarder en face. En essayant de comprendre pourquoi on en est arrivé là : des étudiants de lettres incapables d'écrire trois phrases qui se tiennent en français, des candidats au Capes qui s'expriment dans un charabia épouvantable ("j'est été", "elles étaient assisent", je passe sur les phrases complètes, sans queue ni tête) et qui n'auraient pas réussi autrefois à passer l'examen d'entrée en sixième. En essayant surtout de proposer des solutions aux problèmes au lieu de les aggraver.

Le reste est à l'avenant (le long développement liminaire plein de grandiloquence sur la glorieuse histoire de l'université française est affligeant de boursouflure).


Je me demande, cher monsieur, avec quelles lunettes vous avez lu ce passage. Grandiloquence? boursouflure? glorieuse histoire? C'est tout le contraire. Je résume très brièvement une histoire pas glorieuse du tout. Je dis que l'université française est, depuis le Moyen Age, profondément réactionnaire et qu'elle a raté à peu près toutes les occasions historiques de se moderniser (bien que 68 ait un peu modifié la donne). Mais je dis aussi que l'État en a profité depuis des siècles pour l'empêcher de donner aux jeunes français des formations professionnelles de haut niveau. Contrairement donc à ce qui se passe dans les autres pays du monde, ces formations ne dépendent pas de l'université mais des grandes (ou moins grandes) écoles et d'instituts en tous genres. La seule chose qui reste chez nous à l'université, c'est la formation des enseignants et la formation à la recherche. C'est de cela que les IUFM veulent maintenant la dépouiller en monopolisant la formation des maîtres, en colonisant en amont nos licences et en aval nos maîtrises et nos troisièmes cycles, où ils prétendent envoyer leurs étudiants en échec. Si un tel projet aboutissait, il faudrait tout simplement faire une croix sur l'université. Et tous ces étudiants, dont le sort semble tellement vous préoccuper, se trouveraient parqués dans une aire de stationnement tandis que les grosses bagnoles de quelques privilégiés fileraient à toute allure sur les autoroutes de la réussite sociale et de la "modernisation".

Car au fond, derrière le pseudo-discours gauchiste,
Je suppose que vous voulez dire "discours pseudo-gauchiste". Cela signifie-t-il que vous préfèreriez un discours vraiment "gauchiste"? Il m'arrive de regretter cette époque où il y eut beaucoup de confusions et de dérives mais aussi une intelligence, un courage et une générosité qu'on cherche vainement aujourd'hui autour de soi.
on retrouve les antiennes classiques et archi-usées, d'un A. Finkelkraut ou d'un J. Gaubert (un nantais que je connais bien), sur l'école républicaine, le "pédagogisme", l'abandon de l'instruction publique et dans une moindre mesure de l'éducation au profit d'une commune dégradation ou supposée telle, en enseignement et formation, ou pis encore en pédagogie (quel horrible mot).


Antiennes classiques et archi-usées? Le "discours pédagogique" - que les spécialistes de la chose nous présentent comme la grande nouveauté capable de résoudre les problèmes de l'école face aux "défis du monde contemporain" - fut élaboré au début du siècle aux Etats-Unis par John Dewey sur la base d'un "pragmatisme philosophique" lui-même antérieur. Il fut superbement dénoncé par Hannah Arendt il y a plus de cinquante ans. Bref, toutes ces "innovations" sentent la vieille chaussette et le pipi croupi. Elles ont provoqué une telle catastrophe dans l'enseignement primaire et secondaire aux Etats-Unis que les "réformateurs de l'école" ont finalement été obligés de la boucler. Ou peut-être continuent-ils à pérorer dans leur coin mais leur discours est devenu inaudible : plus personne - enfin! - ne les écoute. Lors de la dernière campagne présidentielle, aucun candidat n'a proposé une énième réforme du système public d'enseignement. Pour la première fois, devant l'ampleur du désastre, on ne cherche plus à l' "améliorer" suivant les recettes des "sciences de l'éducation", on cherche simplement le meilleur moyen d'en sortir, en abandonnant bien sûr à leur sort tous ceux qui seront bien forcés d'y rester. On ne prétend plus le "sauver" mais s'en sauver : la débandade. Tout le débat de la campagne a donc porté sur les trois "solutions" suivantes :
1. Home-schooling pour les parents qui préfèrent - et en ont les moyens - s'occuper eux-mêmes de l'instruction de leurs enfants à l'intérieur du foyer familial.
2. Charter-schools, c'est-à-dire écoles privées avec financement public (une nouveauté aux Etats-Unis où le privé est vraiment privé et le modèle français du "privé sous contrat" n'existe pas). On trouve de tout dans les "charter-schools", depuis le paravent de sectes en tous genres jusqu'à de vraies écoles souhaitant donner à leur élèves un enseignement normal : elles demandent la possibilité de recruter, avec des fond publics, des professeurs ayant fait des études universitaires dans la discipline qu'ils prétendent enseigner au lieu qu'ils soient sortis de ces étranges bouibouis que sont les "teachers' schools", où l'on n'apprend rien d'autre que la bonne parole de la "professionnalisation", qui n'est pas professionnelle du tout et que les IUFM veulent mettre à la place des disciplines.
3. Vouchers, c'est-à-dire des "chèques-éducation" versés par l'Etat aux parents pour qu'ils en fassent ce qu'ils veulent.
Dans le contexte sociologique et politique américain,
- la solution nº1 a la préférence des mères de famille de classe moyenne, ex-féministes ayant fréquenté les campus à l'époque des glorieuses sixties, un peu revenues de tout, s'ennuyant à la maison, s'estimant capables de donner à leurs rejetons l'instruction que l'école ne donne plus et voulant occuper leur temps libre avec autre chose que de la poterie ou des pâtisseries (qui font grossir);
- la solution nº 2 a la préférence d'associations de tout poil et a rencontré un écho certain parmi les candidats du Parti démocrate : c'est sans doute la meilleure dans la situation actuelle où le système public ne peut plus être "réformé" parce qu'il a été assassiné (sauf dans les districts où justement on a refusé la "pédagogie" et soutenu des modèles opposés, du type "core-knowledge") ;
- la solution nº3, ultra-libérale, est évidemment celle qu'a choisie le Parti républicain : Bush Junior s'emploie à la mettre en place.
Si les "idées" de Monsieur Charbonnier devaient triompher chez nous - et elles sont en passe de le faire, c'est pourquoi il faut se battre -, on se retrouvera dans la même situation dans dix ou quinze ans. Quelle solution aura alors votre préférence, cher monsieur? L'éducation au foyer, l'école privée ou le chèque en blanc aux parents?
 

Bref, ce monsieur nous ressert les stériles oppositions métaphysiques de bien peu de valeur mais qui donnent le change, masquant le profond conservatisme, infiniment plus dangereux que le réformisme langien, estimant au fond que la pédagogie est un gros mot, et que pour bien enseigner il suffit d'être un cador (intellectuel entre autres) dans sa discipline.


La "pédagogie", telle qu'elle est conçue dans les IUFM, n'est même pas un gros mot. C'est un mot creux, qui n'enferme que du vent. Pour le reste, vous me lisez bien mal. Ni moi, ni tous ceux qui pensons que la mission de l'école est de transmettre aux générations futures le patrimoine scientifique et culturel de l'humanité, n'avons jamais dit que pour bien enseigner, il SUFFIT d'être un "cador" dans sa discipline. Seul un imbécile, ne connaissant rien au métier de prof, pourrait proférer une telle ineptie. Ce que nous disons est très différent : c'est que pour pouvoir enseigner une matière, il FAUT d'abord la connaître. C'est donc la vieille question mathématique du nécessaire et du suffisant, qu'il convient de ne pas confondre. Car il faut aussi SAVOIR TRANSMETTRE et il n'y a pas pour cela de science infuse. Nous NE REPROCHONS DONC PAS aux IUFM de donner une formation pratique aux futurs enseignants. NOUS LEUR REPROCHONS DE NE PAS LE FAIRE. Et de prétendre effacer leur impuissance et leur échec en remplaçant une partie des épreuves disciplinaires de la partie SCIENTIFIQUE des concours par de la "pédagogie théorique" sur le modèle justement des "teachers' schools" américaines. Le clivage ne passe pas entre la formation scientifique et la formation pratique, toutes deux nécessaires pour pouvoir enseigner, mais entre une "pédagogie théorique", ne reposant sur rien et ne débouchant sur rien, et une vraie formation pratique où, sous la conduite de maîtres avisés, ayant une expérience réelle des classes et des problèmes concrets qu'on y rencontre, les futurs profs apprendraient peu à peu les aspects pratiques de leur métier sans qu'ils puissent pour autant éviter tous les déboires et toutes les erreurs. Car rien ne peut remplacer l'expérience personnelle : c'est en charbonnant qu'on devient charbonnier.
 

 

Or, et pour m'en tenir à ma discipline d'origine, la philosophie, on sait qu'elle crève, à l'université, comme au lycée, de son archaïsme congénital depuis la 3e République, cette vaniteuse affirmation qu'elle serait à elle même sa propre pédagogie, en d'autre termes, qu'on ne peut pas former à son enseignement, qu'il faut avoir été touché, en quelque sorte, par la grâce (laïque) de la déesse républicaine philosophie pour enseigner. On ne devient pas philosophe parce qu'on en a les capacités ou le désir, mais par un décret divin. Platon n'est plus très loin : re-lisez attentivement le "Mythe de la Caverne" dans le Livre VII de la République et le commentaire décapant mais très juste de Jacques Rancière dans Le philosophe et ses pauvres (Fayard, 1983).

 Je passe car une discussion sur la philosophie et son enseignement n'est pas susceptible d'intéresser tout le monde. Mais je suis prêt à y revenir à une autre occasion puisqu' il s'agit aussi de ma "discipline d'origine". Juste un mot : ce n'est pas le platonisme de la caverne mais un étrange (très étrange) mélange de néo-kantisme, d'hégelianisme et de positivisme qui a présidé en France à la mise en place d'un "enseignement de la philosophie". Quant à Rancière, j'ai beaucoup trop d'admiration et de respect pour son oeuvre (et sa personne)  pour que j'accepte de le voir assimilé, sans plus, à quelqu'un d'aussi nul que Philippe Meirieu. Conseil de lecture pour conseil de lecture, lisez donc Gérard Molina, moins connu que les deux autres, mais enseignant la philosophie en IUFM, où il est évidemment très mal vu, et auteur de lectures fort "décapantes" sur les problèmes qui nous occupent.
 
 
 

Bref, l'enseignement mourrait aujourd'hui d'un trop plein de pédagogie. Où plutôt, celle-ci serait une inacceptable concession à la démocratisation de l'école -massification pour l'université- qui a permis une sévère élévation des qualifications depuis la fin de la 2e guerre mondiale. Il est d'ailleurs remarquable que l'on ne parle pas, concernant l'université, de démocratisation mais bien de massification. Car l'université -et le mouvement de mai 1968 qui se révèle définitivement à nos yeux ébahis, 30 ans après, comme une brillante révolution de palais, n'y a au fond rien changé, n'a pas permis le plein déploiement de ce processus de démocratisation. Faute de moyens bien sûr, mais aussi et surtout, faute de volonté politique d'une grosse fraction de ses piliers, les universitaires. Ceux-ci se sont maigrement battus en 1992, contre la réforme Jospin (en fait élaborée par F. Demichel, toujours fidèle au poste du reste). Dans la rue et dans les AG, je peux vous dire, moi qui y étais, les enseignants ne s'y bousculaient pas trop, sauf quelques syndiqués du SNESup, bien seuls, trop seuls. Ceux-la mêmes qui firent le gros dos quand Savary élabora sa loi sur l'enseignement supérieur, avec Mitterrand qui lui mettait des bâtons dans les roues, on le sait désormais, sortent du bois et hurlent avec les loups contre la décadence "pédagogiste" de l'éducation et accessoirement de l'université.

Vous abordez - avec des références politiques que je connais mal car je n'étais pas en France à cette époque là - le problème le plus important, celui qui me tient le plus à coeur, celui qui explique à lui seul mon engagement actuel. Il n'y a eu en France aucune démocratisation de l'école ni, mais vous semblez être d'accord sur ce point, de l'université. Vous parlez d' une "sévère (sic) élévation des qualifications depuis la fin de la 2e guerre mondiale". A quoi faites-vous exactement allusion? Au fait que ceux qui s'arrêtaient au certificat d'études vont maintenant jusqu'au Bac et font même des études universitaires? C'est ma foi vrai. Mais le certificat  d'études, et plus encore le brevet sans même parler du Bac, permettaient d'obtenir des qualifications adaptées au marché de l'emploi tel qu'il était à l'époque, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui du bac, du DEUG ni même des licences. Il y a donc eu massification, pas démocratisation, et parallèlement dévalorisation des diplômes. Le nombre de bacheliers a été multiplié par trois depuis les années 70. On peut penser que celui des bacheliers issus de milieux modestes a été multiplié au moins par cinq. Dans la même période, le nombre des élèves de trois grandes Écoles (ENS, Polytechnique, ENA) issus des mêmes milieux est passé de 15% à 7% . Résultat : le système est deux fois plus injuste en termes absolus et DIX FOIS PLUS INJUSTE en termes relatifs. Belle avancée de la "démocratisation"! Et ce ne sont pas les gadgets du type entrée à Sciences-Po sans concours pour quelques élèves de ZEP qui changeront quoi que ce soit à cette situation tragique. Pour faire partie aujourd'hui des nouvelles élites mondialisées, il ne suffit même plus de sortir de Polytechnique ou d'HEC, désormais fermées aux étudiants issus des milieux les plus humbles. Il faut EN PLUS avoir fait un master ou un PhD dans une grande université américaine du type Stanford, qui n'offre pas un meilleur enseignement que nos grandes écoles mais permet de cotoyer dans les coffee-houses ou au bord de la piscine les futurs maîtres du monde. On y remplit ses carnets d'adresses, échange quelques bons tuyaux pour réussir un coup en bourse, obtient des prêts de telle ou telle multinationale pour se lancer dans des aventures financières. Si on échoue peu importe, les dettes sont épongées et on recommence à Singapour ou à Bamako. Vous connaissez, je suppose, le montant des droits d'inscription qu'on pratique dans une université comme Stanford. J'enseigne à l'université depuis plus de 20 ans. Lequel de mes étudiants - et j'ai eu aussi beaucoup de très bons étudiants - a-t-il jamais eu la moindre chance de faire partie de ces clubs ultra fermés où l'on compte en millions de dollars? AUCUN.
 
 
 
Moi même chargé d'enseignement à l'université, je constate que cette dernière ne meurt du soi disant trop plein de pédagogie, elle en manque plutôt et au plus haut point. Arrivera t-on un jour à s'interroger sérieusement sur la valeur, mieux la pertinence, pédagogique et/ou didactique d'un cours d'amphi pour des étudiants de 1er cycle ? Pour ma part, je doute de manière croissante de cette pertinence. Ne faudrait-il pas renverser complètement la perspective et "rejeter" la forme CM en 2e cycle, voire en 3e, au profit des TD en 1er cycle. Cette mesure est une mesure à double coû(p)t. Financier, parce qu'il faudrait plus d'enseignants et symbolique, parce que l'on prendrait en compte ce que nombre d'universitaires ne veulent pas admettre, l'hétérogénéité des publics entrant à l'université, hétérogénéité factuelle qu'il n'est pas possible de dénier, sauf en se drapant dans la mandarinat post-moderne comme P. Cordoba, et d'autres, puisqu'il n'est malheureusement pas seul, ou sauf, pour paraphraser Brecht, à changer non de peuple mais d'étudiants. Il ne s'agit pas non plus de faire, symétriquement, l'éloge de l'hétérogène comme la garantie d'une bonne et saine pluralité brisant les moules reproducteurs (veine libéralo-libertaire/anarcho-madeliniste).


Les "mandarins post-modernes" (dont je fais apparemment  partie alors que je ne suis qu'un petit maitre de confs dans une Fac de province) ont proposé une solution qui n'est pas incompatible avec la vôtre. Il est bien évident que les cours en amphi ne sont pas adaptés au "peuple étudiant" de la première année. Ce n'est pas une question de pédagogie mais de bons sens. Mais plus encore que le problème "spatial" des CM ou des TD, c'est l'enseignement universitaire lui-même qui n'est pas "adapté". Nous avons donc proposé une première Année d'Orientation Universitaire (voir détails dans le contre-rapport" adressé au Ministère et dont je ne sais pas s'il a été diffusé dans votre forum). Les étudiants y suivraient un enseignement pluri-disciplinaire, ou plus exactement dans plusieurs disciplines (ce qui n'est pas pareil), destiné à améliorer leur culture générale, leur donner des instruments méthodologiques indispensables et leur permettre de choisir en connaissance de cause la discipline qu'ils voudraient étudier. Cet enseignement ne pourrait fonctionner qu'à condition d'avoir lieu sous forme, non pas de TD à proprement parler, mais de cours en petits groupes de 30 ou 40 au maximum et fortement encadrés au niveau pédagogique (personne ne s'est jamais opposé à une pédagogie réelle, pratique et efficace). Je peux parfaitement comprendre qu'un syndicat étudiant ne soit pas d'accord avec cette formule, qui suppose l'allongement d'un an des cursus universitaires. Mais il faudrait aussi voir les retombées positives. Plus motivés, mieux formés, les étudiants redoubleraient beaucoup moins. Combien sont ceux qui réussissent à boucler leur licence en trois ans? On aurait donc une licence à Bac+4, COMME TOUS LES PAYS DU MONDE.  Aucune université étrangère ne valide aujourd'hui les licences françaises à Bac+3. Si l'on veut aider vraiment les étudiants à réussir vraiment (et non pas en adoptant la solution de facilité qui consiste à "compenser" les notes et entraîne une nouvelle dévalorisation des diplômes), si l'on veut aussi faciliter leur mobilité dans des universités européennes ou non-européennes, c'est à des solutions de ce type qu'il faut réfléchir. Je ne dis pas que ce soit la seule, ni la panacée. Je dis qu'il faut réfléchir et débattre, ensemble, profs et étudiants, car c'est cela que signifie étymologiquement le mot "université" : l'universitas, la "communauté" des professeurs et des étudiants qui ont (ou devraient avoir) les mêmes intérêts et les mêmes objectifs, scientifiques et culturels au sens le plus large. Quant à la solution qui consiste à "professionnaliser" les licences et à massifier les maîtrises en y renvoyant tous ceux qui encombrent les IUFM parce qu'ils échouent aux concours - c'est cela le plan annoncé par Jack Lang et soutenu par M. Charbonnier au nom de la "pédagogie"  - ce n'est pas une solution du tout. Elle ne transforme pas seulement l'université en parking ou voie de garage, ce qu'elle est déjà en grande partie. Elle nous envoie tous, profs et étudiants, droit dans le mur. Et il n'y aura pas de rescapés pour raconter la fin de l'histoire.

 

Bref, avant de passer les plats, goûtons les. Quitte à s'empoisonner, soyons le moins nombreux possible.
Et poursuivons le débat


Je terminerai moi aussi par une référence à la philosophie grecque. Puisque vous m'accusez d'empoisonner la jeunesse avec mes écrits, que vous voulez en interdire la lecture en empêchant de "passer le plat", pourquoi ne pas me proposer directement la ciguë? Me sentant plus proche de Diogène que de Socrate, je ne vous promets pas cependant de la boire. Je préfère continuer à taper le plus fort possible sur tous ceux qui, sous prétexte de sauver l'école ou l'université, en forgent le crépuscule. Je me sens très bien dans mon tonneau et ne fréquente guère les palais où se trouvent, à vous en croire, les anciens de 68. Certains y sont, d'autres pas. Mais ceux qui sont inscrustés dans la nomenklatura de l'éducation nationale, ceux qui ont aujourd'hui tous les pouvoirs, qui sont du côté du manche et veulent nous assommer, les nouveaux Alexandre qui prétendent nous cacher le soleil, ce sont les gens qui défendent les mêmes idées que vous, les Meirieu, les Dubet et les Dacunha-Castelle, pas ceux qui essaient de résister avec fort peu de moyens à l'injustice et à la bêtise. "Celui qui a la lanterne de Diogène doit aussi en avoir le bâton" disait Chamfort dans una maxime bien "frappée". Je ne vais pas lâcher de sitôt ni ma lanterne ni mon bâton et j'espère que les camarades de l'UNEF (j'en fis partie dans ma jeunesse) ne suivront pas votre conseil en censurant ma réponse.

 

Amitiés syndicales

Vincent Charbonnier, Nantes
 
 

Vincent Charbonnier
Ingénieur d'études délégué à la diffusion (Région Centre-Ouest)>CID-Maison des sciences de l'homme de Paris
Chargé d'enseignement en Informatique et technologies de l'information>départements de Sciences de l'éducation & de Sociologie-Université de Nantes
Doctorant en Philosophie>Université de Nice-Sophia Antipolis
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Pedro Cordoba
Fils d'ouvrier immigré (communiste espagnol réfugié en France) ayant appris le français à l'école primaire, du temps où les instituteurs connaissaient l'orthographe et la grammaire, enseignaient les rudiments de l'histoire et du calcul, où les "sciences de l'éducation" n'existaient pas et où le système éducatif était bien plus démocratique qu'aujourd'hui. Ancien élève de l'ENS (section philosophie). Agrégé de l'université. Co-directeur du Département de langues romanes de l'université de Reims. Membre du bureau de l'Association "Reconstruire l'école".
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