[discussions] La Cordoba ou au cou ?
Posté par Vincent Charbonnier le 13/3.
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Malgré le fait que l'actualité se porte plus sur Montpellier ou sur Metz
en ce moment, je voudrais réagir, avec un peu de retard et brièvement,
sur le document que les camarades de Bordeaux ont diffusé, émanant de
Pierre Cordoba, dont j'ai déjà eu l'occasion de lire la prose. Et je
dois avouer mon irritation, pour ne pas dire plus, à l'égard de ce
discours et mon désarroi devant le constat que son discours est relayé
sans même être évalué ou critiqué. Si, comme je le pense, les camarades
de Bordeaux ont cru bien faire en rediffusant le message de Cordoba, je
les invite à re-lire les commentaires d'icelui. Ce genre de discours
clairement et basiquement anti (-Lang, -professionnalisation,
anti-médiocrité, etc.), attaque ad hominem en fait, est définitivement
irrecevable car frelaté et trompeur.
Quand ce monsieur parle, je le cite en gras : "Et ce quíon nous demande,
cíest de mettre en place une formation professionnelle au métier
díenseignant pour la masse des quasi analphabètes qui peuplent nos
amphis. Que nos étudiants ne voient dans cette phrase aucune marque de
mépris. Líanalphabétisme est un malheur. Ce níest pas un crime", ce
qu'il dit est une insulte a peine voilée et masquée sous les apparences
de la pirouette qui sied à ce genre de rhéteurs démagogues. Le reste est
à l'avenant (le long développement liminaire plein de grandiloquence sur
la glorieuse histoire de l'université française est affligeant de
boursouflure). Car au fond, derrière le pseudo-discours gauchiste, on
retrouve les antiennes classiques et archi-usées, d'un A. Finkelkraut ou
d'un J. Gaubert (un nantais que je connais bien), sur l'école
républicaine, le "pédagogisme", l'abandon de l'instruction publique et
dans une moindre mesure de l'éducation au profit d'une commune
dégradation ou supposée telle, en enseignement et formation, ou pis
encore en pédagogie (quel horrible mot). Bref, ce monsieur nous ressert
les stériles oppositions métaphysiques de bien peu de valeur mais qui
donnent le change, masquant le profond conservatisme, infiniment plus
dangereux que le réformisme langien, estimant au fond que la pédagogie
est un gros mot, et que pour bien enseigner il suffit d'être un cador
(intellectuel entre autres) dans sa discipline.
Or, et pour m'en tenir à ma discipline d'origine, la philosophie, on
sait qu'elle crève, à l'université, comme au lycée, de son archaïsme
congénital depuis la 3e République, cette vaniteuse affirmation qu'elle
serait à elle même sa propre pédagogie, en d'autre termes, qu'on ne peut
pas former à son enseignement, qu'il faut avoir été touché, en quelque
sorte, par la grâce (laïque) de la déesse républicaine philosophie pour
enseigner. On ne devient pas philosophe parce qu'on en a les capacités
ou le désir, mais par un décret divin. Platon n'est plus très loin :
re-lisez attentivement le "Mythe de la Caverne" dans le Livre VII de la
République et le commentaire décapant mais très juste de Jacques
Rancière dans Le philosophe et ses pauvres (Fayard, 1983).
Bref, l'enseignement mourrait aujourd'hui d'un trop plein de pédagogie.
Où plutôt, celle-ci serait une inacceptable concession à la
démocratisation de l'école -massification pour l'université- qui a
permis une sévère élévation des qualifications depuis la fin de la 2e
guerre mondiale. Il est d'ailleurs remarquable que l'on ne parle pas,
concernant l'université, de démocratisation mais bien de massification.
Car l'université -et le mouvement de mai 1968 qui se révèle
définitivement à nos yeux ébahis, 30 ans après, comme une brillante
révolution de palais, n'y a au fond rien changé, n'a pas permis le plein
déploiement de ce processus de démocratisation. Faute de moyens bien
sûr, mais aussi et surtout, faute de volonté politique d'une grosse
fraction de ses piliers, les universitaires. Ceux-ci se sont maigrement
battus en 1992, contre la réforme Jospin (en fait élaborée par F.
Demichel, toujours fidèle au poste du reste). Dans la rue et dans les
AG, je peux vous dire, moi qui y étais, les enseignants ne s'y
bousculaient pas trop, sauf quelques syndiqués du SNESup, bien seuls,
trop seuls. Ceux-la mêmes qui firent le gros dos quand Savary élabora sa
loi sur l'enseignement supérieur, avec Mitterrand qui lui mettait des
bâtons dans les roues, on le sait désormais, sortent du bois et hurlent
avec les loups contre la décadence "pédagogiste" de l'éducation et
accessoirement de l'université.
Moi même chargé d'enseignement à l'université, je constate que cette
dernière ne meurt du soi disant trop plein de pédagogie, elle en manque
plutôt et au plus haut point. Arrivera t-on un jour à s'interroger
sérieusement sur la valeur, mieux la pertinence, pédagogique et/ou
didactique d'un cours d'amphi pour des étudiants de 1er cycle ? Pour ma
part, je doute de manière croissante de cette pertinence. Ne faudrait-il
pas renverser complètement la perspective et "rejeter" la forme CM en 2e
cycle, voire en 3e, au profit des TD en 1er cycle. Cette mesure est une
mesure à double coû(p)t. Financier, parce qu'il faudrait plus
d'enseignants et symbolique, parce que l'on prendrait en compte ce que
nombre d'universitaires ne veulent pas admettre, l'hétérogénéité des
publics entrant à l'université, hétérogénéité factuelle qu'il n'est pas
possible de dénier, sauf en se drapant dans la mandarinat post-moderne
comme P. Cordoba, et d'autres, puisqu'il n'est malheureusement pas seul,
ou sauf, pour paraphraser Brecht, à changer non de peuple mais
d'étudiants. Il ne s'agit pas non plus de faire, symétriquement, l'éloge
de l'hétérogène comme la garantie d'une bonne et saine pluralité brisant
les moules reproducteurs (veine
libéralo-libertaire/anarcho-madeliniste).
Bref, avant de passer les plats, goûtons les. Quitte à s'empoisonner,
soyons le moins nombreux possible.
Et poursuivons le débat
Amitiés syndicales
Vincent Charbonnier, Nantes
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Vincent Charbonnier
Ingénieur d'études délégué à la diffusion (Région
Centre-Ouest)>CID-Maison des sciences de l'homme de Paris
Chargé d'enseignement en Informatique et technologies de
l'information>départements de Sciences de l'éducation & de
Sociologie-Université de Nantes
Doctorant en Philosophie>Université de Nice-Sophia Antipolis
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